Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Publié le 4 Décembre 2014

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Difficile, en cet automne 2014, d'échapper aux commémorations de la première guerre mondiale. "Commémorations", et pas "célébrations", comme le faisait très justement remarquer R.B. en présentant en avant-première le film remarquable de Ermanno Olmi (83 ans) "Torneranno i prati" (mot à mot: Les prairies reviendront); mais là je m'engage dans un autre chemin. Espérons que nous verrons bientôt en France ce travail remarquable .

On ne peut pas "célébrer" la guerre. Mais on peut, on doit la raconter, c'est ce que développe Walter Fochesato, l'un des meilleurs critiques et connaisseurs de la littérature de jeunesse en Italie, dans son ouvrage Raccontare la guerra – Libri per bambini e ragazzi ( pas besoin de traduction, n'est-ce pas?) Cet ouvrage est dans ma bibliothèque depuis deux ou trois ans, et il est grand temps que je vous en parle.

Mais d'abord un souvenir: 1950. La petite fille est dans le grand couloir sombre, un hebdomadaire à la main. Sur la couverture, des visages de soldats casqués en gros plan. Le souffle lui manque, elle reste là, pétrifiée. Quoi? Les grands ont toujours parlé de "la-dernière-guerre-mondiale", elle est finie, il n'y en aura plus d'autres puisque c'était "la-dernière"! Ils lui ont donc menti? Il y en a de nouveau une? Qui croire alors? Qui la protègera si les grands lui mentent?

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Que dit la quatrième de couverture du livre de Walter Fochesato? Je cite:

" Comment peut-on raconter la guerre aux enfants et aux jeunes? Cet essai, bourré de citations, offre un vaste panorama; il restitue la façon dont ce thème est entré dans les livres, en partant de la fin de la période de l'unification de l'Italie pour arriver au jour d'aujourd'hui. Depuis le "Cuore" de De Amicis jusqu'à Capuana, de Vamba au "Piccolo Alpino" ( Le petit chasseur alpin) de Salvator Gotta, en passant par la première guerre mondiale et les guerres tragiques du fascisme, pour arriver aux romans de grands écrivains ou d'illustrateurs comme Robert Westall, Uri Orlev, Tomi Ungerer, Roberto Innocenti et Lia Levi. Pendant longtemps, la littérature italienne pour la jeunesse a été lourdement conditionnée par des présupposés pédagogico-moralistes et idéologiques. Ce n'est qu'au début des années soixante-dix que l'on a commencé à publier des histoires qui essaient de raconter la guerre et ses horreurs à travers les yeux des enfants et en s'appuyant avant tout sur la narration. Walter Fochesato écrit: "La prise de conscience du "non-sens" de la guerre passe, je le crois, par l'examen des guerres elles-mêmes, et non pas par un plaidoyer fragile et souvent ennuyeux sur le thème de la paix"."

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Ce travail est le fruit d'une recherche de longue haleine. Fochesato reprend, en 2009, un travail publié en 1996 pour Mondadori, revu et corrigé en 2002, et complété pour cette édition qui date de 2011 chez Interlinea.

Dès le chapitre de présentation de cette nouvelle édition, et dans le premier chapitre qu'il intitule "La guerre et la mémoire", Fochesato nous livre ses réflexions sur le rôle du roman historique par rapport au travail de l'historien. Puis vient son questionnement sur ce que représente la guerre pour nos enfants qui ne l'ont pas vécue directement, et qui en voient le spectacle quotidien sur des écrans, sans éléments de réflexion ni d'explications, avec pour seule "consolation" que ça se passe "loin d'ici".

Je cite: "Il y a quelques années, je me demandais: que savent nos enfants et nos jeunes de la guerre? , quelle conception en ont-ils? Quels fantasmes s'en sont-ils construit?, comment justifient-ils la mise en scène quotidienne de la violence de guerre?, quelles sont leurs peurs, leurs angoisses, leurs attentes, eux qui n'ont pas vécu la guerre (la seconde guerre mondiale), ni ne l'ont entendue raconter comme un fait vécu, à transmettre et à ne pas oublier? Ces enfants et ces jeunes (grandis trop souvent sous le signe d'une amnésie historique affichée et revendiquée, d'une propension arrogante et obstinée à un révisionnisme de magazine), quelle image, quelle conception ont-ils de la vie et de sa valeur?"

Dès ce premier chapitre, également, nous trouvons une constante qui fait la richesse de la réflexion de Fochesato: l'abondance de citations : citations d'autres auteurs qui ont une recherche parallèle à la sienne, et pas seulement italiens, puis citations des livres qu'il va présenter à ses lecteurs – des adultes je ne l'ai pas précisé, mais vous avez compris que ce livre n'est pas "pour les enfants", mais pour tous ceux qui lisent avec les enfants. Ceux qui veulent approfondir trouveront un riche appareil de notes.

L'auteur a été enseignant ( et il est père), il connaît donc de près les jeunes. Puis il a une bibliothèque personnelle extrêmement bien fournie. Et non seulement il "a" , mais il "est " cette bibliothèque, elle fait partie de lui, et il peut dès lors mobiliser toute sorte de références en relation avec tel ou tel livre pris en compte.

Il va donc, en quatorze chapitres, nous tracer une histoire de la guerre, en Italie surtout, telle que la pensée dominante a voulu la présenter aux jeunes générations, dès les années 1860. Comme ces titres, jusqu'à ceux des années1970-80, ne sont plus disponibles, il appuie toujours ses résumés sur des citations de passages pertinents qui permettent au lecteur de se faire malgré tout une idée juste. Et il n'est pas prisonnier de la chronologie, n'hésitant pas à faire des allers et retours entre les époques.

Les titres mêmes choisis pour ses chapitres ne sont pas didactiques, il les prend souvent dans les ouvrages cités, "racontant" lui aussi, plus en narrateur qu'en historien. En voici quelques exemples:

  • 1) La guerre et la mémoire (la numérotation est de mon fait, pour plus de précision).
  • 2) Un "Cœur" entre école et caserne. Un long Risorgimento
  • 3) Le récit de sa grandeur. La première guerre mondiale.
  • 7) "Comme une formidable mâchoire, je mordrai celui qui voudra me reconquérir". La seconde guerre mondiale.
  • 8) Ce qui se passa vraiment…
  • 10) Le cri de Chas et le paradis de Harry: les livres de Robert Westall.
  • 14) "La guerre ne meurt jamais". Les albums illustrés.

Certains de ces titres sont difficiles à traduire, car ils synthétisent un titre d'ouvrage, ou de chanson, ou de poésie :

  • 4) "Arditismi di vite in fiore. Le letture del Ventennio", pour parler de la période de gouvernement de Mussolini.

Les huit premiers chapitres parcourent avec une grande clarté et une analyse fine l'histoire de l'Italie et de ses guerres (nationales, coloniales, civile) jusqu'aux années de l'immédiat après-guerre ( la seconde). Le lecteur pas spécialement historien apprend beaucoup. Tandis que celui qui est à l'aise dans ces années qui vont de 1860 à 1947 découvre une autre dimension : la présentation des évènements faite aux enfants, en particulier à travers les manuels scolaires, les journaux pour enfants comme "Il giornalino della domenica", créé en 1906, ou "Il corriere dei piccoli" (1908 à 1955) ainsi que les collections de romans dont la plus célèbre reste La Biblioteca dei miei Ragazzi

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

A partir du neuvième chapitre, on entre dans une bibliographie davantage connue du lecteur d'aujourd'hui, en témoigne le titre "Dai 'Nidi di ragno' agli occhi di Rosa Bianca. Tra deportazione e resistenza". Le célèbre roman d'Italo Calvino 'Le sentier des nids d'araignée' et le non moins célèbre album de Roberto Innocenti 'Rosa Bianca' déploient l'éventail d'une nouvelle littérature de guerre où le point de vue est celui de l'enfant - acteur, spectateur ou victime -

Deux chapitres importants analysent la production britannique, en la reliant étroitement au rôle de la Grande Bretagne pendant le second conflit mondial.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Des récits de vie quotidienne d'enfants pendant une guerre, celle, par exemple, qui a mené à l'éclatement de la Yougoslavie, ou des textes autobiographiques écrits récemment par des adultes qui racontent leur enfance dans l'Europe ou l'Italie de la seconde guerre mondiale sont analysés dans un chapitre qui porte le titre, tiré de l'un d'eux : " Une collection d'éclats de grenades".

L'avant-dernier chapitre présente des romans plus récents, pas seulement d'auteurs italiens, traduits et publiés en Italie dès les années 1990. Fochesato nous donne là aussi une riche bibliographie scrupuleusement analysée.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Et le dernier chapitre, tout autant précieux, examine la contribution récente apportée au thème de la guerre par les récits en images des albums illustrés. Où l'on trouvera, aussi bien une Elzbieta qu'un David McKee, Uri Shulevitz ou Eric Battut, Pef ou Arianna Papini, Tomi Ungerer ou Roberto Innocenti, pour ne citer que quelques-uns. Bibliothécaires, enseignant/e/s, parents trouveront des analyses qui leur permettront de choisir en connaissance de cause. Et si le titre de ce chapitre est - et c'est une citation - " La guerra non muore mai", le "mot de la fin" est repris par Walter Fochesato à Yvan Pommaux dans son album - que vous connaissez certainement - "Avant la télé", édité en Italie sous le titre "Quando non c'era la televisione" chez Babalibri en 2003.Je laisse la parole à Fochesato:

"J'ai choisi d'en parler car, sur la grande illustration en double page qui ouvre le volume, il écrit:

De septembre 1939 au printemps 1945, c'était la guerre.

Les chars, les tranchées, les bombardements, les civils en déroute, les camps d'extermination, les maquis ( en français dans le texte), la brutalité des nazis, le débarquement allié: Pommaux , avec son registre sombre et morcelé, nous montre sans concessions le visage du conflit. Puis on tourne la page, et tout change et se rassérène. Il ne reste, dans un ovale en gris et marron, qu'une scène nocturne. Par la fenêtre nous voyons une escadrille de bombardiers et, dans le lit, un couple enlacé. Ce pourrait être les parents de Pommaux, et c'est précisément avec ses paroles qu'il me plaît de terminer mon ouvrage:

Mais la guerre n'empêchait pas les gens de s'aimer, et beaucoup d'enfants naquirent en 1945, en 1946…."

Merci à Walter Fochesato de clore ce travail rigoureux et sans concessions sur cette note. C'est pour tous ces enfants qui continuent à naître, pour leurs parents, pour ceux qui les aident à grandir, que ce livre est un outil important.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Il n'empêche que ce livre, Fochesato le sait, n'est pas "terminé", le titre du dernier chapitre nous le rappelle obstinément , des millions d'enfants vivent toujours la guerre de toute sorte de façon, et lui ou un/e autre continueront le chemin de la recherche et d el'analyse.

Walter FOCHESATO : RACCONTARE LA GUERRA – Libri per bambini e ragazzi. Interlinea Edizioni 2011 – 20 €

Pour approfondir, lire aussi sur ce même livre:

http://principieprincipi.blogspot.fr/2011/11/guerra-e-pace-per-i-ragazzi.html

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

MERCI A L'AUTEUR POUR LES ILLUSTRATIONS REPRODUITES

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #TEMPS PRESENT

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