Publié le 31 Mars 2013

Ces jours-ci, Bologne a été (du 25 au 28 mars) le royaume du livre de jeunesse: c'était la cinquantième Fiera Del Libro per Ragazzi . En l'honneur de l'évènement,  voici un livre récent (il est sorti en octobre 2012) où nous allons retrouver de vieilles connaissances, sous un jour nouveau.

 


Le titre est injonctif, avec son point d'exclamation :  "Al lavoro!" , "Au travail!" Nous prendrait-on, nous ou les plus jeunes, pour des fainéants? J'ai renoncé à la traduction spontanée "au boulot!" par crainte de confusion avec l'album publié sous ce titre, en édition limitée pour les 20 ans du Seuil Jeunesse, en mai 2012, dans un esprit très différent.

 


 

la trave


 Immédiatement l'œil passe à l'image au-dessous, qui a quelque chose de très familier, et de très "bizarre" à la fois.  Le familier, c'est cette grande poutre où sont assis des travailleurs qui casse-croûtent, les pieds dans le vide, au-dessus des gratte-ciels de New-York. Qui n'a vu une fois au moins cette photo en noir et blanc de Charles Clyde Ebbets, ne serait-ce que sur un poster? Oui, mais ici…. les ouvriers ont des têtes d'oiseaux, si bien intégrés que c'est à peine étrange.  Pour le reste, leurs positions, leurs gamelles, leurs casquettes, leur façon de se tourner vers leur voisin, tout est fidèle.

Et puis il y a les couleurs. Différentes tonalités de verts foncés, de jaunes,  de rouges bordeaux,  de blancs mouchetés, sur un ciel bleu très clair où ressort le grain du papier, et tout en bas, vertigineux, disparaissant dans une brume bleutée sur les côtés,  les gratte-ciels. L'ensemble donne une indéniable impression d'équilibre, que l'on retrouve dans tout l'ouvrage.

 

 


Le premier réflexe est de se mettre à feuilleter l'album, pour élucider Allunaggio   cette histoire d'oiseaux. Nous en retrouverons à toutes les pages, et allons vite comprendre que les illustrations sont des détournements de tableaux ou photos célèbres, qui tournent tous autour du thème du travail, bien entendu. Détournement, mais pas caricature. Ces oiseaux-personnages restent toujours aussi dignes ou aussi expressifs que les humains qu'ils reprennent.

Voyez les trois cosmonautes sur la lune, ci-contre.

Ou encore cette famille de canards qui vient de descendre du train avec tous ses bagages d'émigrés (ou sont-ils sur le pont d'un bateau?). C'est une scène qui vous dit quelque chose.

Il y a aussi les grands engrenages des Temps Modernes, où "Charlot" a une superbe tête de huppe – et les roues du haut de l'image une certaine ressemblance avec des bobines de cinéma... Ou bien ce hibou pensif en pull marin à rayures (non, ce n'est pas notre Ministre du Développement Productif…) devant un détail de la fresque de Guernica. Vous en découvrirez d'autres, il y en a dix en tout. Dix tableaux ou photos célèbres, que l'on retrouve, à la  fin du livre, décorant les murs de la chambre du héros de ce livre, un petit garçon, un "vrai", avec en légende auteurs, titres et dates des œuvres.

 


Car, il est temps de le dire, notre curiosité visuelle étant rassasiée: le héros de ce livre, c'est un garçonnet de huit-dix ans, et son ami le canari qui

Fornaioentre et sort librement de sa cage. Cet enfant est aux prises avec la question rituelle que lui posent un grand nombre d'adultes:

" Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? ", question qui l'embarrasse beaucoup. Il réfléchit alors en faisant le tour de tout ce qu'il voit et connaît comme métiers (et comme travailleurs) autour de lui, puis va être un peu bousculé par sa grande sœur, Ornella: malgré ses diplômes et de petits CDD elle est au chômage. Une conversation avec ses parents, et les convictions, on pourrait dire "syndicales", de sa mère vont lui permettre de sortir de son monologue inquiet un peu rasséréné.

 

 

 

Une fois encore,  Anselmo Roveda a donné vie, en partant des images de  Sara Ninfali, à un texte vif, qui concrétise cette notion de travail en n'en excluant aucun type. Il s'appuie, dès la première page, sur le texte même de la constitution italienne : Article premier: "L'Italia è una Repubblica democratica fondata sul lavoro…." Puis article 4:"La Repubblica riconosce a tutti i cittadini il diritto al lavoro e promuove le condizioni che rendano effettivo questo diritto….". La traduction est superflue, sans doute. En ces temps de grande crise, ce texte fondamental devait être rappelé.


Les premiers exemples qui viennent à l'esprit de l'enfant sont "Carlos, il trasportatore", et "Fatima l'avvocatessa" qui ont fait "comme l'oncle Giuseppe, le frère de grand-père Giorgio, qui vit en Allemagne, … qui est très vieux,… mais a été soudeur dans une usine d'automobiles…". Emigration et immigration étant intimement liées dans l'histoire du travail italien d'aujourd'hui et des deux siècles derniers.  

 

 

Licenziati

Le monde du travail est ainsi évoqué dans toute  sa variété, sans en masquer les difficultés, les luttes, les réussites aussi, et en le "dédramatisant" grâce à l'aller et retour qui s'instaure entre le texte réaliste et les illustrations plus oniriques et déconcertantes.

 


La collection dont fait partie "Al lavoro" s'appelle "Opera prima", "première œuvre", et a été conçue pour éditer de jeunes illustrateurs. Sara Ninfali avait réalisé, dans le cadre de ses études à l'école des Arts Décoratifs – ISA – d'Urbino, dans les Marches, l'image de couverture.  Elle est partie de  ce que suggérait le terme "perchés", en italien "appollaiati", qui évoque les poules perchées au poulailler,"pollaio", et s'emploie donc surtout pour les oiseaux. C'était le mot qui lui était venu devant la célèbre photo de la construction de l'Empire State Building (Elle date du 20 septembre 1932; le 20 septembre 2012, les éditions Coccole e Caccole ont donc célébré les 80 ans de ce cliché qui rend hommage aux travailleurs, à la fois dans l'extrême et le quotidien) . Et, clin d'œil, dans la dernière image du livre, le canari s'est "appollaiato" sur la poutre de la photo en question, posée sur la table du petit garçon son ami.

En même temps, ce motif de l'humain à tête d'oiseau n'est pas nouveau dans l'iconographie, sans même remonter aux représentations égyptiennes du dieu Ra. Il est utilisé ici sans le côté cauchemardesque que certains peintres (un Pieter Bruegel, un Matthias Grünewald…) ou illustrateurs du fantastique ont pu lui donner. Il transpose plutôt des images réalistes dans le monde de l'imaginaire, pas seulement enfantin.


Sara Ninfali a testé ensuite  son idée sur le tout aussi fameux photogramme des Temps Modernes, travaillant toujours à la tempera et à l'acrylique sur un papier de différents tons de gris, avec une belle unité de couleurs sur l'ensemble du livre.

 

 

Tubo


       La maison d'édition Còccole e Càccole imagina un livre qui utiliserait ces deux images. La suite  fut une collaboration entre la dessinatrice et l'auteur,  et les Còccole e Càccole peuvent être fiers du résultat.


"Beau travail!"

 

 

copert

 

 

© Sara Ninfali et Coccolebooks


Voici l'adresse du nouveau site des éditions Coccole e Caccole.

 

 


Al lavoro!  Texte de Anselmo ROVEDA, illustrations de Sara NINFALI

Première édition, octobre 2012 - Format: 16,5 x 22,5 cm

Couverture cartonnée - 24 pages illustrées couleurs – 11,90 €

 


Un grand merci à Daniela VALENTE et à Sara NINFALI pour avoir mis à notre disposition les images ci-dessus.

 


 


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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #TEMPS PRESENT

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Publié le 12 Mars 2013

       Parlez-vous piripù?

 


      Pour saluer l'arrivée d'une nouvelle lectrice, "nonna",  jeune grand'mère italo-française, revenons vers les tout- petits.


Emanuela Bussolati n'est certes pas une inconnue dans le monde du livre pour enfants en France. Sa production est vaste et variée, elle conçoit et illustre ses livres elle-même.  Les traductions en sont nombreuses.  Celui dont nous parlons aujourd'hui, lui, n'a pas besoin d'être traduit, et pour cause!

 


 copertina     Tararì tararera, nous dit la couverture, est une histoire en langue Piripou ("Storia in lingua Piripù") pour le simple plaisir de raconter des histoires aux Piripou Bibi ("per il puro piacere di raccontare storie ai Piripù Bibi").

 

 

 


Les Piripù Bibi, sont-ce ces êtres orange,  sorte de Barbe-à-Papa exotiques,  avec une queue en plus, dont le visage tout rond est si expressif malgré la simplicité des moyens graphiques?  Ils ont le livre "en main", sur la couverture. Sont-ce les petits enfants lecteurs du livre? Les deux, bien sûr.

 

 

i piripu

          Le  héros de cette histoire,   Piripù Bibi, est le petit dernier de la famille  Piripù,  soit  Piripù Pà, Piripù Mà, Piripù Sò et Piripù Bé. Comme il est tout petit, sa Piripù Mà l'attache avec une sorte de pelote de laine pendant que toute la famille cherche dans les arbres de quoi manger. Mais lui n'est pas content du tout d'être ainsi laissé pour compte, et prend la clé des champs dans ce qui semble bien être une jungle. 

 

 

A la joie de la liberté toute neuve succède rapidement la frayeur des rencontres imprévues et inamicales,

 


le serpent

 

 

 

 

puis  l'intervention salvatrice d'un énorme éléphant bienveillant,

 

ninna nanna

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

et les retrouvailles avec sa famille qui reconnaît qu'après cette aventure, il n'est plus nécessaire de le "tenir en laisse", même pas avec une pelote de laine.

 

          Petite histoire des plus classiques, mais qui prend un joyeux relief  d'être racontée dans cette langue inventée, et d'être illustrée d'images en pleine page, découpages et collages  de couleurs très vives qui rendent l'action immédiatement perceptible.  


Emanuela Bussolati se définit comme une 'figurinaia",   une "fabriquante-de-petites-images", et on sent bien, dans ses illustrations, le matériau, le grain du papier découpé, qui s'allie avec le choix des couleurs éclatantes .  Elle crée ainsi un espace de référence où l'imagination du lecteur-spectateur a encore de la place . 

 

 

bébé léopard

 

     

          Et la "lingua piripù", alors ? C'est une langue inventée par Emanuela Bussolati, pour "raconter cette histoire à tous les enfants du monde, sans exclusion aucune".  Des sons expressifs, auxquels les mimiques du lecteur à haute voix, ses gestes, ses vocalises, donneront vie, avec l'aide des illustrations dont nous venons de parler. C'est,  en somme, ce que les acteurs de théâtre appellent "gramelot " (avec un m ou deux, au choix). Le roi du grammelot, en Italie, est certainement Dario Fo, même s'il n'est de loin pas le seul à utiliser ce "langage" ( link ).  Des écrivains aussi ont utilisé cet artifice, je pense à Stefano Benni,  par exemple, dans la nouvelle "Shimizè" du Bar sous la mer.(link)

 


          Je n'ai pas les instruments psychopédagogiques pour analyser les tenants et les aboutissants de cette langue inventée, mais je vous rapporte les paroles de Emanuela Bussolati après le succès de son livre (et le premio Andersen du meilleur livre 0-6 ans en 2010):


PremioAndersen"Piripù Bibi a pris la clé des champs ( il "coupe la corde" dit l'italien), il est parti beaucoup plus loin que les frontières du livre où je l'avais installé. Il a fait le tour des crèches de Gênes, il s'est sauvé en Sicile, près de Modène aussi, en Piémont,  à Rome… en m'offrant  chaque fois de nouvelles surprises. Il s'est fait comprendre par des mamans et des enfants italiens, maghrébins, allemands, français, roumains, sénégalais…Et  c'est ainsi qu'il m'a convaincue de donner une suite à ses aventures" .


(Il s'agit de Bada...búm. Un'altra storia in lingua Piripù… sorti en bada...bummars 2011)

 

 

 

 

 

 

 

Si vous pratiquez l'italien, allez sur le site d'Emanuela (même s'il n'est pas tout à fait à jour), vous y trouverez de très intéressants  témoignages de mamans, et un enregistrement de l'une d'elles qui lit l'histoire à un bambin de deux ans, lequel réagit très activement.  ( link )

 


Vous mettrez-vous, vous aussi, à "la lingua piripù" ?

 

 

Tatarì tararera… de Emanuela BUSSOLATI, Carthusia Edizioni, collection "La Biblioteca di Piripù", 10 x 9 cm, 40 pages, relié, novembre 2009, 13€,90.

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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

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