Publié le 22 Décembre 2014

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Donc, après le tout petit, voici le tout grand livre: un album de 34 cm sur 25, épais de 15 mm, édité par Rizzoli, le même que le grand livre des arbres, souvenez-vous, c'était en janvier dernier.

Ici encore, couverture très robuste, papier superbe, impression des images de grande qualité, un de ces livres qui deviennent les joyaux d'une bibliothèque, et se prêtent admirablement à une lecture à plusieurs.

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Lecture? Peut-on parler de lecture avec un "silent book" (- quoi, c'est pas de l'italien? Ah bon?). Oui, Fiume Lento est un livre sans paroles, exception faite des mots de présentation du cinéaste … Ermanno Olmi – je vous assure que c'est une coïncidence, mais ce n'est pas étonnant si l'on se rappelle son film "L'arbre aux sabots" – et d'une note de l'auteur, Alessandro Sanna, qui explique la naissance de ce livre.

Pour le reste, une centaine de pages (elles ne sont pas numérotées), pour nous parler de ce Fiume Lento, ce fleuve lent, explicité par le sous-titre: un viaggio lungo il Po' (Voyage tout au long du Pô). Alessandro Sanna nous emmène donc, presque sans un mot, au fil des quatre saisons, dans une lente promenade tout le long DU fleuve par excellence, celui qui structure la plaine qui porte son nom, la Bassa Padana, comme on l'appelle à partir de Pavie, jusqu'à Comacchio et le delta sur l'Adriatique.

Et quel meilleur outil, pour peindre cette terre d'eau et de ciel – "… un tiers de terre et deux tiers de ciel, et quand le fleuve monte la proportion s'inverse", écrit-il – quel meilleur outil que l'aquarelle, précisément? Sanna nous offre donc, pour introduire chaque saison, une aquarelle en pleine page, comme l'automne ci-dessus. Le ciel envahit tout l'espace, à vous couper le souffle, et pourtant vous découvrez, tout en bas sur la digue, juste esquissée en noir, mais si présente, les silhouettes d'un cycliste – le vélo, moyen de déplacement traditionnel sur les digues du Pô -, avec son chapeau, et de son chien qui le devance en courant. Présences infimes dans cette nature grandiose, et pourtant fondamentales. Nous allons suivre leur progression, dans des " bandes aquarellées", quatre par page, parfois trois. Toute reproduction – les miennes viennent d'internet – est plate par rapport à l'extraordinaire richesse des images, mais une richesse qu'il faut rechercher sous les grandes "taches" d'aquarelle.

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Laissons parler Alessandro : " Des instants et des variations de lumière que j'ai essayé de peindre sans crayon et sans savoir si j'arriverais à trouver la juste nuance, le glacis exact qui revêt le ciel, les arbres, les maisons dans le brouillard. J'ai ajouté de l'eau sur ma feuille et de la lumière dans mes yeux, en acceptant les imprévus des taches et de ma mémoire".

Le cycliste progresse sous la pluie, le ciel change constamment de nuances. A travers les arbres décharnés, voici parfois un lièvre, ou un héron, parfois une maison. Puis une longue file de personnes, à peine esquissées et pourtant si "parlantes": il se passe quelque chose, le titre de l'épisode, L'inondation, nous met sur la voie, nous nous mettons à scruter nous aussi l'horizon. Notre cycliste progressera cependant malgré tout jusqu'à une maison isolée où l'attend une "morosa", une femme aimante/aimée. Retrouvailles discrètement suggérées à travers une fenêtre éclairée dans la nuit. Mais ce n'est pas la fin de l'histoire, et le fleuve qui monte, et les riverains qui s'organisent vont reprendre leur cours. Evocation poétique et terrifiante d'un épisode réel: la grande inondation catastrophique du Polesine, en 1951, et d'autres alertes qui n'ont pas manqué.

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Je ne vais pas vous raconter ainsi tout le livre, mais chaque saison déroule une histoire, à travers le cheminement le long du fleuve, à travers sa nature si particulière. Chaque saison va avoir sa couleur.

L'hiver – et un petit écolier que son père viendra chercher pour l'occasion dans son école lointaine - verra la naissance d'un petit veau dans la chaleur d'une étable, alors que dehors on a traversé le brouillard, ou le froid glacial qui met de la buée aux naseaux des troupeaux et à la bouche des humains; puis vient la neige, et des ciels d'aurores boréales.

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Au printemps, la couleur change, évidemment: du bleu, du vert, et la tache d'une petite auto rouge qui a remplacé le vélo sur la digue (une Cinquecento? - dire tchi-ncoué tché-nto). C'est la fête du saint patron, la Sagra, le cortège des camions des forains, puis les couleurs éclatantes des lumières dans la nuit, des manèges, du feu d'artifice sur la place du village. Et puis un couple d'amoureux qui s'éloigne pour retrouver la nuit au bord du fleuve, nuit de pleine lune, un peu païenne. Le mariage sera aussi au bord du fleuve. Le rouge du jazz se mélangera au vert du printemps. Puis … mais il faut le regarder, et se le raconter, en soi-même, et à l'enfant qui nous accompagne ( "six à dix ans", dit l'éditeur, c'est sans doute l'âge le plus réceptif, mais vous avez compris que les adultes sont aussi totalement sous le charme de ce fleuve-sorcier).

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

L'été passera au jaune éclatant, mais aura aussi ses orages, bleus et violets, africains, d'autant plus qu'il y est question d'éléphants et d'un tigre. Je ne vous en dis pas plus, mais cet épisode est – aussi – un bel hommage au peintre "naïf" Antonio Ligabue , qui a son musée sur la rive sur du fleuve, à Gualtieri.

Fiume lento est un de ces livres inépuisables, qui révèlent de nouvelles surprises à chaque reprise. Dès sa parution, en 2013, il a été salué de façon unanime. Et on ne s'étonne pas qu'il ait reçu, en mai 2014, le prix Andersen du meilleur album illustré, plus le Super Prix du Jury. Lequel a déclaré qu'Alessandro Sanna, dans ce livre, nous avait " offert, entre évocation et représentation, entre histoire et nature, un portrait resplendissant, attachant, du fleuve et de ses histoires." Il a réalisé "une œuvre émue et émouvante; solennelle et vitale, d'une très haute valeur expressive," avec des "dessins d'une beauté absolue et bouleversante, vibrants, magiques."

On ne saurait mieux dire.

FIUME LENTO: C'est Noël  - 2

Que cette magie du dessin vous accompagne en cette période de fêtes, et que ce livre prenne place auprès de vous, comme il l'a prise auprès de moi. Grâce, il faut le dire, à l'efficacité des trois chouettes libraires de la librairie de jeunesse florentine"Cuccumeo" (nom sarde de la chouette, pardonnez-moi ce jeu de mots facile).

C'est sous leur houlette que je vous présente tous mes vœux pour un Beau Noël, puis une Nouvelle Année 2015 riche en livres de toute sorte , de toute taille et de toute couleur.

FIUME LENTO, Alessandro SANNA, Rizzoli editore, 2013,

120 pages, 28 €.

Voir les commentaires

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #ILLUSTRATION

Repost 0

Publié le 13 Décembre 2014

PIAZZETTA NATALE et FIUME LENTO: c'est Noël! -1-

Voici un tout petit livre (13 x 16 cm), et un tout grand livre (34 x 25 cm), l'un et l'autre dignes d'attention en ce moment des fêtes de fin d'année.

Commençons par le tout petit livre: l'auteure, vous la connaissez déjà, rappelez-vous les aventures des Piripù, création de Emanuela Bussolati. Ici, c'est une histoire de Noël, écrite et illustrée par elle, dans la collection "Le Rane" (les grenouilles) de l'éditeur Interlinea. C'est un petit conte de Noël d'une poésie allègre. Titre: Piazzetta Natale (Placette Noël).

L'incipit donne le ton, traditionnel et humoristique à la fois: " Tanto tempo fa e forse ancora adesso, in una città, c'era una piazzetta bruttina, sporchina, grigina, noiosina" (prononcer "sporkina", "gridjina" et "noïosina")Traduction artisanale: "Il y a longtemps, et peut-être encore aujourd'hui, dans une ville, il y avait une petite place plutôt moche, plutôt sale, plutôt grise, plutôt triste". A lire à haute voix, bien sûr.

Autour de cette place, quatre boutiques et un kiosque à journaux, tout aussi tristes. Les cinq commerçants ne sont pas en reste comme râleurs et mécontents permanents, et même le pin qui pousse au milieu est tout tordu et pelé au-dessus d'un banc toujours vide.

PIAZZETTA NATALE et FIUME LENTO: c'est Noël! -1-

Ça commence mal. Il va suffire, cependant, de l'arrivée d'un jeune couple dans une voiture cabossée mais peinte de fleurs pour que tout s'anime. Serena, la jeune femme, a "un joli ventre rond"; elle s'extasie sur tout, et son optimisme contamine son mari Luca. A peine installée, elle décide de décorer le pin de la place, car c'est presque Noël, et en profite pour faire connaissance avec ses voisins et voisines, les commerçants, à qui elle demande de l'aide.

D'abord poussés par des raisons commerciales ("peut-être de nouveaux clients, avec ce bébé en route"), chacun et chacune, d'abord grincheux, se prend au jeu et collabore selon ce qu'il vend (des rubans, des pompons, des étoiles origami, des papillotes, et l'échelle pour installer le tout). Et ils se souviennent qu'ils ont été ensemble sur les bancs de l'école, et commencent à se regarder d'un autre œil.

Mais voilà que le bébé s'annonce, les parents foncent à l'hôpital, pendant que Sara, Lorenzo, Marta, Gigi et Tom peaufinent l'arbre et n'ont pas envie de rentrer chacun chez soi. Ils assistent donc au retour de Luca, Serena et le bébé, s'attendrissent, font même des petits cadeaux, et voilà la placette transformée: "La piazzetta ora era(était maintenant) scintillante e gioiosa (prononcer "chintillante" et "djioïosa"). Nessuno ricordava più che fosse stata (tout le monde avait oublié qu'elle avait été) bruttina, sporchina, grigina, noiosina". Une simplicité, je dirais, biblique.

Effet accentué par l'illustration, qui est aussi d'Emanuela Bussolati. Des dessins au trait simples et vifs, comme les couleurs (même dans les tons de gris) qu'elle aime faire chanter. Elle utilise aussi quelques raffinements de mise en scène intéressants. Je reviendrai sur l'image de couverture. Celle qui accompagne le titre sur la première page intérieure est simplement le fameux pin (qui ressemble beaucoup à un sapin; mais en italien, "sapin" c'est "abete", moins euphonique que "pino") le pin tordu et son banc vide. Vous tournez la page, et le pin est au centre de la place, représentée en double-page. Regardez la reproduction de cette illustration (le texte est dans l'espace de droite, entre le "soleil" et l'enseigne au gâteau): l'espace de la placette, où va se dérouler l'histoire, est en gris clair, tandis que, sur la bande étroite gris foncé, en bas de l'image, des passants vont et viennent. Ils sont un peu, comme le lecteur, extérieurs à l'histoire. Et d'ailleurs cette place, avec son soleil suspendu à un fil, n'est-ce pas une scène de théâtre? Ou même une fresque sur le mur?

Il faut tourner encore les pages pour avoir les protagonistes en plus gros plans, indépendants de la place, ou sur la place ( Notez que, en italien, on dit "in piazza", "dans" la place, qui est sentie comme une pièce de la grande maison qu'est le village ou la ville, le salon en quelque sorte). Ainsi l'auto des nouveaux habitants, Serena déjà dehors, est en pleine page, "in piazza"; ou encore le jeune couple qui se repose sur le "banc public", tandis que Sara s'active autour de l'arbre, et que, en arrière-plan il y a un carambolage entre Marta et Lorenzo, devant le kiosque à journaux; là aussi nous sommes immergés dans la place (dont le gris a déjà tourné à un très léger violet plus engageant). Si bien qu'à la page 20 (il y en a 29 en tout), on revient à une vue panoramique en double page, et cette fois certains protagonistes de l'histoire sont sur le trottoir du tout premier plan, et des curieux, étrangers à l'action, sont déjà sur la place. Mais on garde cette impression de "fresque sur le mur", malgré le mouvement qui anime l'ensemble. Pages 24/25, c'est exactement le même décor que la première double page, mais illuminée par l'arbre décoré, les lumières de la ville et les nouveaux passants pleins d'entrain attirés par l'arbre de Noël.

PIAZZETTA NATALE et FIUME LENTO: c'est Noël! -1-

Et l'image de conclusion, que vous voyez également ici (les textes sont imprimés dans la partie supérieure) relie, par l'étoile suspendue, comme dans un décor de crèche, la joie de la nouvelle famille et celle qui règne sur la placette: celle-ci s'est peuplée, les maisons au-delà des magasins sont apparues. Il n'y a plus de spectateurs en marge, mais bien tout un quartier qui a trouvé un lieu pour se réunir, et le lecteur peut en faire partie directement.

PIAZZETTA NATALE et FIUME LENTO: c'est Noël! -1-

Pas étonnant, alors, que ce petit livre ait obtenu le prix " Storia di Natale 2014", un prix intéressant , car il allie une section pour les auteurs et une pour les jeunes lecteurs qui deviennent auteurs à leur tour. Vous pouvez en lire l'histoire en suivant ce lien http://www.interlinea.com/lerane/index.htm et voir aussi le programme de la fête "Natale junior festival" qui est liée auprix.

Emanuela Bussolati, Piazzetta Natale, Interlinea, 32 pages, 8 €,

Collection "Le rane piccole" isbn 978-88-6699-061-1 A partir de 7 ans.

  • A noter qu'Emanuela Bussolati n'en est pas là à son premier prix, elle a été récompensée, entre autre, par la revue Andersen, en particulier en 2013, pour le "prix meilleure auteure complète".
  • Sachez aussi que les éditions Interlinea ont une collection spéciale autour du thème de Noël, du point de vue religieux, mais aussi littéraire, artistique et traditionnel.
  • Enfin un grand merci - tante grazie – à l'éditeur, qui nous a gracieusement offert les deux reproductions ci-dessus.

A TRES BIENTOT POUR FIUME LENTO

Voir les commentaires

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

Repost 0

Publié le 4 Décembre 2014

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Difficile, en cet automne 2014, d'échapper aux commémorations de la première guerre mondiale. "Commémorations", et pas "célébrations", comme le faisait très justement remarquer R.B. en présentant en avant-première le film remarquable de Ermanno Olmi (83 ans) "Torneranno i prati" (mot à mot: Les prairies reviendront); mais là je m'engage dans un autre chemin. Espérons que nous verrons bientôt en France ce travail remarquable .

On ne peut pas "célébrer" la guerre. Mais on peut, on doit la raconter, c'est ce que développe Walter Fochesato, l'un des meilleurs critiques et connaisseurs de la littérature de jeunesse en Italie, dans son ouvrage Raccontare la guerra – Libri per bambini e ragazzi ( pas besoin de traduction, n'est-ce pas?) Cet ouvrage est dans ma bibliothèque depuis deux ou trois ans, et il est grand temps que je vous en parle.

Mais d'abord un souvenir: 1950. La petite fille est dans le grand couloir sombre, un hebdomadaire à la main. Sur la couverture, des visages de soldats casqués en gros plan. Le souffle lui manque, elle reste là, pétrifiée. Quoi? Les grands ont toujours parlé de "la-dernière-guerre-mondiale", elle est finie, il n'y en aura plus d'autres puisque c'était "la-dernière"! Ils lui ont donc menti? Il y en a de nouveau une? Qui croire alors? Qui la protègera si les grands lui mentent?

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Que dit la quatrième de couverture du livre de Walter Fochesato? Je cite:

" Comment peut-on raconter la guerre aux enfants et aux jeunes? Cet essai, bourré de citations, offre un vaste panorama; il restitue la façon dont ce thème est entré dans les livres, en partant de la fin de la période de l'unification de l'Italie pour arriver au jour d'aujourd'hui. Depuis le "Cuore" de De Amicis jusqu'à Capuana, de Vamba au "Piccolo Alpino" ( Le petit chasseur alpin) de Salvator Gotta, en passant par la première guerre mondiale et les guerres tragiques du fascisme, pour arriver aux romans de grands écrivains ou d'illustrateurs comme Robert Westall, Uri Orlev, Tomi Ungerer, Roberto Innocenti et Lia Levi. Pendant longtemps, la littérature italienne pour la jeunesse a été lourdement conditionnée par des présupposés pédagogico-moralistes et idéologiques. Ce n'est qu'au début des années soixante-dix que l'on a commencé à publier des histoires qui essaient de raconter la guerre et ses horreurs à travers les yeux des enfants et en s'appuyant avant tout sur la narration. Walter Fochesato écrit: "La prise de conscience du "non-sens" de la guerre passe, je le crois, par l'examen des guerres elles-mêmes, et non pas par un plaidoyer fragile et souvent ennuyeux sur le thème de la paix"."

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Ce travail est le fruit d'une recherche de longue haleine. Fochesato reprend, en 2009, un travail publié en 1996 pour Mondadori, revu et corrigé en 2002, et complété pour cette édition qui date de 2011 chez Interlinea.

Dès le chapitre de présentation de cette nouvelle édition, et dans le premier chapitre qu'il intitule "La guerre et la mémoire", Fochesato nous livre ses réflexions sur le rôle du roman historique par rapport au travail de l'historien. Puis vient son questionnement sur ce que représente la guerre pour nos enfants qui ne l'ont pas vécue directement, et qui en voient le spectacle quotidien sur des écrans, sans éléments de réflexion ni d'explications, avec pour seule "consolation" que ça se passe "loin d'ici".

Je cite: "Il y a quelques années, je me demandais: que savent nos enfants et nos jeunes de la guerre? , quelle conception en ont-ils? Quels fantasmes s'en sont-ils construit?, comment justifient-ils la mise en scène quotidienne de la violence de guerre?, quelles sont leurs peurs, leurs angoisses, leurs attentes, eux qui n'ont pas vécu la guerre (la seconde guerre mondiale), ni ne l'ont entendue raconter comme un fait vécu, à transmettre et à ne pas oublier? Ces enfants et ces jeunes (grandis trop souvent sous le signe d'une amnésie historique affichée et revendiquée, d'une propension arrogante et obstinée à un révisionnisme de magazine), quelle image, quelle conception ont-ils de la vie et de sa valeur?"

Dès ce premier chapitre, également, nous trouvons une constante qui fait la richesse de la réflexion de Fochesato: l'abondance de citations : citations d'autres auteurs qui ont une recherche parallèle à la sienne, et pas seulement italiens, puis citations des livres qu'il va présenter à ses lecteurs – des adultes je ne l'ai pas précisé, mais vous avez compris que ce livre n'est pas "pour les enfants", mais pour tous ceux qui lisent avec les enfants. Ceux qui veulent approfondir trouveront un riche appareil de notes.

L'auteur a été enseignant ( et il est père), il connaît donc de près les jeunes. Puis il a une bibliothèque personnelle extrêmement bien fournie. Et non seulement il "a" , mais il "est " cette bibliothèque, elle fait partie de lui, et il peut dès lors mobiliser toute sorte de références en relation avec tel ou tel livre pris en compte.

Il va donc, en quatorze chapitres, nous tracer une histoire de la guerre, en Italie surtout, telle que la pensée dominante a voulu la présenter aux jeunes générations, dès les années 1860. Comme ces titres, jusqu'à ceux des années1970-80, ne sont plus disponibles, il appuie toujours ses résumés sur des citations de passages pertinents qui permettent au lecteur de se faire malgré tout une idée juste. Et il n'est pas prisonnier de la chronologie, n'hésitant pas à faire des allers et retours entre les époques.

Les titres mêmes choisis pour ses chapitres ne sont pas didactiques, il les prend souvent dans les ouvrages cités, "racontant" lui aussi, plus en narrateur qu'en historien. En voici quelques exemples:

  • 1) La guerre et la mémoire (la numérotation est de mon fait, pour plus de précision).
  • 2) Un "Cœur" entre école et caserne. Un long Risorgimento
  • 3) Le récit de sa grandeur. La première guerre mondiale.
  • 7) "Comme une formidable mâchoire, je mordrai celui qui voudra me reconquérir". La seconde guerre mondiale.
  • 8) Ce qui se passa vraiment…
  • 10) Le cri de Chas et le paradis de Harry: les livres de Robert Westall.
  • 14) "La guerre ne meurt jamais". Les albums illustrés.

Certains de ces titres sont difficiles à traduire, car ils synthétisent un titre d'ouvrage, ou de chanson, ou de poésie :

  • 4) "Arditismi di vite in fiore. Le letture del Ventennio", pour parler de la période de gouvernement de Mussolini.

Les huit premiers chapitres parcourent avec une grande clarté et une analyse fine l'histoire de l'Italie et de ses guerres (nationales, coloniales, civile) jusqu'aux années de l'immédiat après-guerre ( la seconde). Le lecteur pas spécialement historien apprend beaucoup. Tandis que celui qui est à l'aise dans ces années qui vont de 1860 à 1947 découvre une autre dimension : la présentation des évènements faite aux enfants, en particulier à travers les manuels scolaires, les journaux pour enfants comme "Il giornalino della domenica", créé en 1906, ou "Il corriere dei piccoli" (1908 à 1955) ainsi que les collections de romans dont la plus célèbre reste La Biblioteca dei miei Ragazzi

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

A partir du neuvième chapitre, on entre dans une bibliographie davantage connue du lecteur d'aujourd'hui, en témoigne le titre "Dai 'Nidi di ragno' agli occhi di Rosa Bianca. Tra deportazione e resistenza". Le célèbre roman d'Italo Calvino 'Le sentier des nids d'araignée' et le non moins célèbre album de Roberto Innocenti 'Rosa Bianca' déploient l'éventail d'une nouvelle littérature de guerre où le point de vue est celui de l'enfant - acteur, spectateur ou victime -

Deux chapitres importants analysent la production britannique, en la reliant étroitement au rôle de la Grande Bretagne pendant le second conflit mondial.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Des récits de vie quotidienne d'enfants pendant une guerre, celle, par exemple, qui a mené à l'éclatement de la Yougoslavie, ou des textes autobiographiques écrits récemment par des adultes qui racontent leur enfance dans l'Europe ou l'Italie de la seconde guerre mondiale sont analysés dans un chapitre qui porte le titre, tiré de l'un d'eux : " Une collection d'éclats de grenades".

L'avant-dernier chapitre présente des romans plus récents, pas seulement d'auteurs italiens, traduits et publiés en Italie dès les années 1990. Fochesato nous donne là aussi une riche bibliographie scrupuleusement analysée.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Et le dernier chapitre, tout autant précieux, examine la contribution récente apportée au thème de la guerre par les récits en images des albums illustrés. Où l'on trouvera, aussi bien une Elzbieta qu'un David McKee, Uri Shulevitz ou Eric Battut, Pef ou Arianna Papini, Tomi Ungerer ou Roberto Innocenti, pour ne citer que quelques-uns. Bibliothécaires, enseignant/e/s, parents trouveront des analyses qui leur permettront de choisir en connaissance de cause. Et si le titre de ce chapitre est - et c'est une citation - " La guerra non muore mai", le "mot de la fin" est repris par Walter Fochesato à Yvan Pommaux dans son album - que vous connaissez certainement - "Avant la télé", édité en Italie sous le titre "Quando non c'era la televisione" chez Babalibri en 2003.Je laisse la parole à Fochesato:

"J'ai choisi d'en parler car, sur la grande illustration en double page qui ouvre le volume, il écrit:

De septembre 1939 au printemps 1945, c'était la guerre.

Les chars, les tranchées, les bombardements, les civils en déroute, les camps d'extermination, les maquis ( en français dans le texte), la brutalité des nazis, le débarquement allié: Pommaux , avec son registre sombre et morcelé, nous montre sans concessions le visage du conflit. Puis on tourne la page, et tout change et se rassérène. Il ne reste, dans un ovale en gris et marron, qu'une scène nocturne. Par la fenêtre nous voyons une escadrille de bombardiers et, dans le lit, un couple enlacé. Ce pourrait être les parents de Pommaux, et c'est précisément avec ses paroles qu'il me plaît de terminer mon ouvrage:

Mais la guerre n'empêchait pas les gens de s'aimer, et beaucoup d'enfants naquirent en 1945, en 1946…."

Merci à Walter Fochesato de clore ce travail rigoureux et sans concessions sur cette note. C'est pour tous ces enfants qui continuent à naître, pour leurs parents, pour ceux qui les aident à grandir, que ce livre est un outil important.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Il n'empêche que ce livre, Fochesato le sait, n'est pas "terminé", le titre du dernier chapitre nous le rappelle obstinément , des millions d'enfants vivent toujours la guerre de toute sorte de façon, et lui ou un/e autre continueront le chemin de la recherche et d el'analyse.

Walter FOCHESATO : RACCONTARE LA GUERRA – Libri per bambini e ragazzi. Interlinea Edizioni 2011 – 20 €

Pour approfondir, lire aussi sur ce même livre:

http://principieprincipi.blogspot.fr/2011/11/guerra-e-pace-per-i-ragazzi.html

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

MERCI A L'AUTEUR POUR LES ILLUSTRATIONS REPRODUITES

Voir les commentaires

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #TEMPS PRESENT

Repost 0