Publié le 21 Décembre 2016

Pour Noël, je vous propose une lecture inhabituelle. Dans un album superbe et surprenant, des poésies.

Des poésies inspirées des Psaumes (Salmi) de la Bible, réécrits "per voci piccole, pour des voix petites". Le titre : Ascolta. Le point d'exclamation n'est pas écrit, mais c'est un impératif, "écoute!", sans aucun doute. - Sans aucun doute? Que fait donc le petit garçon assis tout seul, les pieds dans le vide, à l'étage de cette étrange maison de poupée en couverture ? Il écoute ou il interroge?

A simplement parcourir les poésies du recueil, on voit tout de suite qu'elles mettent en présence un "je", "io" et un "tu" , tour à tour interpellé, contesté, aimé, supplié, exhalté. Les titres, pour la plupart, reflètent  ce dialogue: "TU, NOI"; "FINO A QUANDO ? = jusques à quand? ";METTIMI IN SALVO = Mets-moi à l'abri; "ASCOLTAMI E DIMMI PERCHÈ = écoute-moi et dis-moi pourquoi.". Je partage ces mots de l'auteure qui dit que "il n'y a pas de "je" sans l'expérience d'un "tu" à qui s'adresser, d'un "tu" qui écoute".

 

 C'est Giusi QUARENGHI. Vous la connaissez désormais, quand elle écrit  des contes traditionnels , des poésies-berceuses, le récit de son enfance.  Dans Ascolta, elle reprend le dialogue qui, dans  les Psaumes de la Bible, est celui de David avec Dieu, David le petit berger courageux ou David le roi-musicien, parfois tyran, parfois généreux. Elle a été frappée par ces textes, elle le dit à la fin de l'album : "Des hymnes, des prières, des louanges, des plaintes, des supplications, des menaces, des accusations, des effusions, des déclarations et des demandes d'amour, en forme de poésie, en chant et en danse, souvent accompagnés d'instruments de musique : c'est ça, les Psaumes; depuis environ trois mille ans, depuis que l'on a commencé à les dire, en hébreu, la langue où ils sont nés, pour en arriver, en passant par le grec, le latin et l'arabe, à être dits dans toutes les langues du monde".

Elle est sensible au fait que tous les sentiments humains, toutes les émotions y sont présentes. Et elle les sent comme des mots dits par des "petits", des enfants, en direction des "grands", les adultes qui les entourent et dont, en grande partie, ils dépendent. Dans une interview, elle dit même que "si les contes sont un catalogue des destins humains, comme dit Italo Calvino, les Psaumes sont un catalogue de sentiments d'expérience, et ils offrent "les mots pour dire" ces sentiments, dans leur profondeur".

 

 

 

Et c'est exactement le sentiment que provoque la lecture de ces poèmes. Giusi Quarenghi  a choisi 40 psaumes parmi les 150 de la Bible. Elle les écrit dans sa langue limpide, vigoureuse, qui est celle de ses poèmes pour adultes également ("Nota di passaggio", par exemple, petit recueil publié en 2001 chez l'éditeur Book). Chaque mot ulilisé est compréhensible par un enfant, une "voce piccola". Ce qui fascine et appelle la lecture à voix haute, c'est, une fois encore, comme dans ses contes, le rythme, la musique de ces vers qui ne sont que très peu coupés par une ponctuation. Comme si le seule ponctuation qui vaille est celle du souffle humain qui les prononce.

Je ne vous donnerai cette fois qu'un seul exemple, car l'apparente simplicité du texte est le fruit d'un travail long, parfois douloureux, si l'on en croit le témoignage de Giusi Quarenghi, et toute traduction risque de détruire un équilibre, une musique.

"ASCOLTAMI E DIMMI PERCHÈ                     "Ecoute-moi et dis-moi pourquoi

dal Salmo 55                                                    d'après le psaume 55

Dimmi perchè                                               Dis-moi pourquoi

tutti mi vogliono male                                    tout le monde me veut du mal

perchè tutti sono contro di me                      pourquoi ils sont tous contre moi

 

Sono spaventato, tremo                               Je suis terrorisé, je tremble

ho paura, da morire                                     j'ai peur, à en mourir

 

Dammi le ali della colomba                          Donne-moi les ailes de la colombe

voglio volare via "                                          je veux m'envoler loin d'ici "

 

...................      

Dans le texte traditionnel des Psaumes sont présents, outre les humains, les animaux, les arbres, l'orage, le vent, le foisonnement de la vie. Et c'est dans cette dimension que se place l'extraordinaire illustration de la toute jeune Anaïs TONELLI, dont c'est le premier album.

Elle a travaillé comme une miniaturiste, en s'inspirant précisément, au cours d'une recherche très fouillée, des pages de manuscrits enluminés, des Bestiaires, des "Très riches heures" et autres documents iconographiques du XIIième au XVième siècle essentiellement, et pas seulement européens. Si sa façon de travailler vous intrigue ou vous intéresse, allez jeter un coup d'oeil, même sans savoir l'italien, sur son témoignage (aussi passionnant que celui de Giusi Quarenghi) que les éditions Topipittori mettent à notre disposition sur leur blog. On comprend mieux, après, l'impression que donnent ces illustrations, à la fois d'étrangeté surréaliste, avec, pourtant, un ancrage qu'on ne sait pas définir tant qu'on n'a pas vu ses sources, mais qui fait partie de notre culture.

Vous avez vu la maison d'ouverture, inquiétante: vous découvrirez la dernière, encore plus surréaliste, mais pleine d'espace, de vie animale et humaine, et où lisent et rêvent, découvrent ou jardinent cinq humains, grands et petits.

 

Vous avez sous les yeux, sur les pages ici reproduites, les créatures extravagantes créées par Anaïs Tonelli, animaux anthropomorphes, végétaux-animaux, ces étonnants petits chevaliers à tête de cafetière - toutes les cafetières, de la Moka à la napolitaine -, ces enfants à tête de tasse chevauchant des colibris, dessins qui parlent certainement plus encore à l'imagination enfantine qu'à celle des adultes, exprimant les sentiments qui circulent dans le texte depuis trois mille ans, et dans notre inconscient aussi.

Mais il y a aussi cette page très sobre, autour du psaume 126 sur le thème du retour, entourée de deux figues, une grenade ouverte, deux olives sur leur branche, deux épis de blé,  quatre dates, et une superbe grappe de raisin, le tout très naturaliste. Sauf que...on aperçoit tout à coup une petite tête d'enfant, toute ronde, entre deux grains de raisin.

Parfois l'illustration est très sobre, comme pour ne pas troubler la dynamique du poème.

Et comment ne pas citer, sur la page de garde, l'étonnant "enfant-zodiaque", lui aussi ré-interprétation d'une page des "Très riches heures du duc de Berry". L'enfant à la "voix petite" est ainsi inscrit dans le cycle de la vie de l'univers.

Ascolta n'est pas un livre facile. Les caractères d'imprimerie des poèmes sont petits. C'est un livre à partager avec les enfants, à faire lire à voix haute, à commenter ensemble, mais aussi où laisser agir le mystère des images. Celà peut être aussi, pour des adultes curieux du texte biblique, une occasion de retour aux sources, et de comparaison des modes d'expression.

L'éditeur indique "à partir de sept ans". J'avoue que je n'ai pas d'expérience de partage de ce livre avec des enfants, mais je me fie à celle de Giusi Quarenghi, qui est grande, et à celle de nombreuses libraires italiennes témoignant de la lecture possible de ce livre en dehors d'un contexte religieux.

Remercions encore une fois les TOPIPITTORI, les "souris qui peignent", pour les images mises à notre disposition.

ASCOLTA, Salmi per voci piccole,  de Giusi QUARENGHI et Anaïs TONELLI -

Topipittori 2016

Collection Parola Magica  -  22cm x 26,50     -   60 pages          20 €

 

 

                   

 

BUON NATALE A VOI

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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #POESIE

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Publié le 16 Décembre 2016

" Un kilo de plumes, un kilo de plomb".... C'est un livre que l'on repère tout de suite au milieu d'une vitrine. Pas qu'il soit spécialement grand - 14 cm x 20 cm - Format pratique. C'est plutôt le dynamisme de l'illustration qui attire le regard, cette jeune fille qui marche, les yeux vers le ciel, ses cheveux noirs ébouriffés par le vent qui soulève son écharpe rose, serrant contre elle son journal intime - diario - vert contre sa veste noire, les quelques touches de rose sur son visage. Dans le ciel deux avions. Les regarde-t-elle,  tout en allant de l'avant?

Puis c'est cette inscription, dans le ciel, comme écrite à la main. En un éclair se rejoue cet épisode que plusieurs d'entre vous auront expérimenté: vous êtes enfant, un grand vous interpelle: - "Eh! Qu'est-ce qui est plus léger, un kilo de plumes ou un kilo de plomb ?" Votre réponse fuse : - "... de plumes, bien sûr!" - "Mais non, ...(noms d'oiseaux)...je t'ai bien eu/e, un kilo etc.." .Vous êtes à la fois très vexé/e, étonné/e de la logique qui vous avait échappé, et admiratif/ive devant ce nouveau concept. Et vous cherchez à votre tour un ou une victime à épater et à instruire.

Et puis (mais ces trois moments que je suis obligée de séparer pour les dire sont en réalité presque simultanés), la curiosité vous fait vous rapprocher, et vous lisez les noms, qui ne sont pas en grands caractères. Les noms de trois Grandes Dames de la littérature - de jeunesse, mais pas seulement - italienne  contemporaine: Donatella ZILIOTTO, Grazia NIDASIO et Bianca PITZORNO !  Impossible de résister!

 

Donatella Ziliotto donne dans ce livre la parole à une jeune Fiamma, qui vit à Trieste, et est en quarta elementare, en CM1, c'est dit dans le titre du premier chapitre. Elle a donc neuf ans, et aurait tellement aimé s'appeler Tonina (Toinon, Toinette), plutôt que ce prénom littéraire que sa mère, un peu snob, lui a donné. Elle a neuf ans, à Trieste, en 1940.

La date, c'est la quatrième de couvertture qui la révèle, mais peu importe: Fiamma vit la guerre, les bombardements, l'incipit du roman nous place d'emblée dans ce contexte: "La lumière s'éteint et se rallume trois fois: pré-alerte". Sans nous laisser le temps d'avoir peur, la fillette saute sur l'occasion, elle prie sa maîtresse de la laisser rentrer chez elle, à deux pas de l'école, sinon sa maman, qui "n'est pas d'ici" et "ne se contrôle pas comme les mamans d'ici" deviendra "folle de peur". Parole de fille, qui se précipite dehors, suivie de sa meilleure amie, sans attendre une vraie autorisation de la maîtresse, pour.... faire du patin à roulettes sur la Grand Place de Trieste, vidée par l'alerte aérienne. Un extraordinaire espace de liberté pour les deux fillettes. " Nous sommes dehors. Temps idéal pour les bombardements: l'air que le vent a rendu tout clair, la mer et le ciel qui illuminent la ville de blanc. Temps idéal pour patiner".Et ce jour-là, pas de bombes.

Si je me suis arrêtée sur ce tout premier épisode, c'est que tout y est déjà: le caractère de Fiamma, sa famille, la ville de Trieste et la guerre.

 

Fiamma se caractérise par sa grande vivacité, son esprit d'observation, sa faculté de saisir l'évènement au bond, son indépendance, et son intelligence instinctive. Plus un grand amour pour les animaux: son chat, son chien, ses lapins clandestins.

 

 

 

 

 

 

La lectrice, le lecteur, jeune ou moins jeune, qui a lu la dédicace avant de commencer " A mes amis d'alors: les amis d'aujourd'hui. A mon chat Puffy, et à mon chien Bibi, victimes de la guerre (...)" en voyant que, si le chat de Fiamma s'appelle Menelao, son chien s'appelle aussi Bibi, comme celui de l'auteure, commence à comprendre que ce récit est autobiographique.

En se renseignant un peu, en lisant quelques articles sur la sortie du livre, il/elle apprend qu'en effet, Donatella Ziliotto raconte dans "Un chilo di piume, un chilo di piombo" ses années de guerre, en se basant sur les journaux intimes qu'elle a tenus régulièrement de 1940 à 1945, justement. "Huit volumes qui", a-t-elle dit, "m'ont aidée à  me rappeller de toutes les plumes qu'il peut y avoir pour un enfant même en pleines années de plomb"

UN CHILO DI PIUME, UN CHILO DI PIOMBO de Donatella ZILIOTTO

 L'image que nous donne Fiamma de sa famille (aidée en cela par la plume de l'auteure) est un vrai régal.

Sa mère, très snob, elle la regarde d'un oeil critique, et découvre pourtant, en écoutant ses conversations avec une amie d'enfance, qu'elle a été une fillette comme elle, aussi difficile que ce soit à imaginer.

Son élégante demi-soeur, à qui elle voudrait tant ressembler, et dont elle pressent pourtant l'admiration vouée au régime fasciste, que ne partage en rien son père, est l'objet de paragraphes assassins et très drôles.

Son père bien-aimé est un personnage très intéressant. C'est lui l'inspiratieur du non-conformisme de la fillette - avec son enseignante d'italien de 6°, Rita Cajola - son vrai nom - l'autre grande figure du livre. L'une des plus belles pages de ce récit raconte le jour où son père, excédé par la fréquence des alertes  aériennes, l'emmène au cimetière plutôt qu'au refuge souterrain - " Alors nous sommes allés  nous promener au cimetière, comme ça, si on mourait , on était déjà sur place" - Il lui parle de poésie et de style "classique" et "baroque" des tombes, dans un autre grand moment de liberté. Ce qui fait le prix de cette page, c'est la façon "décousue" qu'a Fiamma ( et Donatella Ziliotto) de se laisser porter par les associations d'idées qui donnent une grande épaiseur à son évocation.

UN CHILO DI PIUME, UN CHILO DI PIOMBO de Donatella ZILIOTTO

 Pour synthétiser le rapport souvent houleux qu'a Fiamma avec sa famille, il y a l'épisode où elle "squatte" la salle de bain (" On verra bien quand ils devront courir aux wc publics") pour faire accepter son chien Bibi ( "qui aboie après le portrait de Mussolini"). Après de longues négociations "les termes de l'accord ont été signés sur du papier hygiénique passé sous la porte. Puis je me suis rendue, je suis sortie des toilettes."

UN CHILO DI PIUME, UN CHILO DI PIOMBO de Donatella ZILIOTTO

La guerre est constamment présente, avec les bombardements, la faim - la sienne et celle des autres quand son chat entre dans le restaurant voisin et n'en sort jamais plus; le marché noir; les persécutions des juifs - une invraissemblable fräulein Gerta, viennoise, qui devrait lui enseigner l'allemand,  dont on (les lecteurs) comprend qu'elle se cache chez eux.

Et la mort, celle de son chien Bibi, bien que ce soit à la campagne, dans la famille de la bonne slovène, Dani : première période de vie plus facile, d'où la guerre est momentanément absente, mais pas pour longtemps

Celle du grand-père de la famille qui l'héberge, quand elle est envoyée se requinquer en montagne, loin de la ville, tué "pour rien" par des soldats allemands en débâcle. Ce seront pour Fiamma des semaines de total changement, la fin de son enfance, les portes de son adolescence.

UN CHILO DI PIUME, UN CHILO DI PIOMBO de Donatella ZILIOTTO

Il faudrait encore que je vous parle de la présence de Trieste, ville géographiquement, et historiquement, et culturellement très particulière, et très efficacement présente, mais je ne peux trop solliciter votre patience.

Pour ce qui est de Grazia NIDASIO, la grande illustratrice, ses images parlent d'elles-mêmes. De deux choses l'une: soit vous la connaissiez déjà, et vous êtes, comme moi, ravi/es de la retrouver avec tout son humour et son efficacité. Soit vous ne la connaissez pas encore, et vous trouverez ici le lien sur un site, en français (pour une fois, pas de frustration), qui en fait un portrait très efficace et assez complet.

La préface de Bianca PITZORNO donne une dimension personnelle en évoquant les conditions de la rédaction de "Un chilo di piume, un chilo di piombo".  Elle aussi est une très grande dame, à la tête d'une oeuvre considérable et variée, mais ce sera l'objet d'autres Lectures Italiennes.

 

Nous allons nous quitter sur cette image de la jeune Fiamma-Donatella, lectrice boulimique, devenue éditrice et écrivain pour le plus grand bonheur des jeunes, italiens et autres, car elle a beaucoup traduit et été traduite. Et ce n'est que justice que ce livre se soit vu attribuer, en mai 2016, le prix spécial du jury du prix Andersen.

 

Il reste à remercier particulièrement les éditions LAPIS qui ont pris l'excellente initiative de rééditer ce texte illustré paru en 1992, et qui m'ont aimablement permis de reproduire les images illustrant cet article.

 Un chilo di piume, un chilo di piombo n'est pas "un livre de jeunesse". C'est un superbe témoignage que des jeunes de 10/ 11 ans et de moins jeunes sans limite d'âge liront avec grand profit et un énorme plaisir.

Donatella ZILIOTTO (texte), Grazia NIDASIO (illustrations) Bianca PITZORNO (introduction)

Editions LAPIS 1992 - 2016;        120 pages       12, 50€     A partir de 10 ans.

 

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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #ENFANCES

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