ABBECEDARIO, de G.SCARAMUZZINO et F.BIASETTON

Publié le 7 Février 2013

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          Il était une fois un abécédaire, un abbecedario, avec deux b. Qu'est-ce qui le distinguait de tous ses frères abécédaires publiés en Europe depuis un ou deux siècles? Rien de bien particulier, c'était un honnête album cartonné, bien carré (23 x23 cm), pas très épais (64 pages), plutôt souriant avec son titre en lettres de papier découpé, légèrement en relief, qui me rappellent les gommettes de notre enfance. Sous le titre, un grand rectangle orange tout rempli de noms. Le lecteur français (et pas que lui) remarque, en dessous: "Prefazione di Daniel Pennac".  


Et puis une grosse étiquette noire, ronde, pas discrète: "con(avec) DVD dello spettacolo teatrale".

 


"Représentation théâtrale"? Alors, reprenons.

 


          Il était une fois une représentation théâtrale, créée pour le Teatro dell'Archivolto. La première avait eu lieu à Modène, le 3 décembre 2001 ( et elle a été reprise les 29 et 30 janvier 2013). Elle s'adressait aux enfants de 5 à 9 ans et s'appelait?...  Abbecedario, bien sûr.  Sur scène, l'acteur (et metteur en scène, et auteur de livres pour enfants) Giorgio Scaramuzzino racontait comment, le vent ayant fait s'envoler un certain nombre de lettres de son abécédaire, il avait été menacé des pires châtiments par le Maître de l'Alphabet s'il ne retrouvait pas les lettres manquantes. Il demandait leur aide aux enfants dans la salle et certains avaient, en effet, ces lettres et les lui rendaient,  quand ils les réclamait. Le chercheur de lettres jouait devant un grand écran, il  racontait une histoire sur la lettre retrouvée, tandis que, au vidéoprojecteur, les doigts de fée de Francesca Biasetton (calligraphe, illustratrice, nous reparlerons d'elle)  donnaient vie à des animations, des calligraphies,  tout un monde de lettres dont vous pouvez vous faire une petite (toute petite) idée grâce à Youtube

 

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C'était une suite d'épisodes, dans le désordre. Scaramuzzino disait que ces textes venaient "d'amis à lui". Sans préciser. Il évoquait les souvenirs de sa propre découverte des lettres, et de leur pouvoir inouï de former des mots.

 

          Et voilà que,  en 2002, paraissait le livre. Sans DVD, dans un premier temps. Le DVD s'est rajouté en 2009, avec la réédition.

 

abbecedario copert.2.Revenons donc à notre abécédaire.


          Qu'y a-t-il sur la quatrième de couverture? Un très gros plan sur  le matériel de l'illustratrice, bouts de papier, lettres découpées, ciseaux, porte-plume, crayons, …,  dans un joyeux désordre coloré qui se prolonge sur les pages de garde de la fin.  Et une photo d'acteur. Rien que des matériaux très simples, comme le fait remarquer Francesca Biasetton dans son interview, sur le DVD. Presque de l'Arte Povera.   

 

Sur la page de garde d'entrée, voici nos 26 lettres de l'alphabet calligraphiées, chacune, en cinq formats différents, dont un fantaisie, sur de petits cartons, en noir et blanc. Quand on ouvre le livre à n'importe quelle page, on retrouve une de ces lettres sur un rabat qui cache la moitié de la page de gauche, et occulte donc une partie de l'illustration, bien à l'aise, quant à elle, sur la double page.  Et quelles illustrations (photographiées par Marco SAROLDI)! Des couleurs, des dessins, des collages, des objets: cailloux, fourchettes de bois, roue de vélo (une vraie), hérissons (des faux, en plastique!), coquillages, partition musicale, etc, etc… Et des lettres, bien sûr, beaucoup de lettres, de toute matière, de toute taille, multicolores. Et des mots, dans tous les sens, de toutes les couleurs (toujours), de toutes les façons, mais toujours bien lisibles. Et à chaque page, c'est un autre style, à chaque lecture  on fait d'autres découvertes.

 

-            Mais – me direz-vous – ce n'est pas un peu brouillon, tout ça?

-            Non, pas du tout, c'est sans doute ma façon de raconter qui est un peu brouillonne. Chaque page est une "histoire" à soi, on peut y passer de longs moments, déchiffrer, raconter, déguster. Prolonger. Avec un enfant ou des enfants, ou sans enfants.  

 

 

 

                                                                                        Le G


 

 

 

 

Vous vous rappelez que la page de gauche est en partie cachée par le rabat avec la lettre en noir et blanc. On le soulève donc pour voir l'ensemble de l'image, et alors, surprise! Sur la face interne du rabat, il y a un texte, un vrai texte de vrai auteur: vingt-six – non, vingt-cinq en fait, M etN sont ensemble- histoires de lettre, courtes ou longues,  en vers  ou en prose, selon l'auteur.

 

            "Il signor A", n'est rien moins qu'une poésie de Edoardo Sanguineti (avec un seul t), "figure de proue du mouvement littéraire connu sous le nom de néo-avant-garde, professeur de littérature italienne à l'université de Gênes (sa ville natale), peut être considéré comme un cas à part dans la culture et la littérature italiennes contemporaines en raison de la diversité de son activité et de ses intérêts. Romancier, poète, dramaturge, auteur d'adaptations théâtrales, notamment du Roland furieux pour Luca Ronconi, critique, journaliste, théoricien…"

– Ne vous inquiétez pas, vous n'aurez pas une notice de l'Encyclopedia Universalis pour chacun des 25 auteurs de cet Abbecedario. Mais c'était pour vous dire leur notoriété, si bien que le livre devient une petite anthologie de la littérature italienne contemporaine (j'exagère à peine). Il suffit de parcourir la liste de la couverture, par ordre…alphabétique.

 

Il y a des acteurs et des musiciens. Il y a des auteurs, pour adultes ou pour enfants. Il y a des dessinateurs satiriques, des illustrateurs, des journalistes, des éditeurs, j'en oublie certainement...

 

           Seize hommes et sept femmes, tous connus, qui se sont piqués au jeu.  Le plus jeune est né en 1968, le moins jeune était né en 1921. Le génial illustrateur et scénographe Emanuele Luzzati nous a quittés en 2007, à l'âge de 86 ans; le poète Sanguineti en 2010, âgé de 80 ans; l'évocatrice de moustiques baladeurs ("Le zanzare vanno a zonzo"- prononcer le Z comme le "dsé dsé" de la mouche) l'actrice Fulvia Bardelli, s'est éteinte en 2001, à l'âge de 44 ans.

 

           Diversité, donc, et qualité du texte, pas spécialement écrit "pour les enfants". L'élégante poésie qui ouvre  le livre, l'histoire de "Monsieur A", est faite de tercets, chacun avec une seule rime, mais tous étant en assonance. Difficilement traduisible, mais on peut saisir le jeu dans la dernière strophe, où l'on passe de MER (Monsieur A y plonge), à AMER (les vagues le sont) et à AIMER (qui, en français, a un i de trop).

 

           Le B est aussi en rimes, tantôt plates, tantôt embrassées, pour une histoire hilarante: "Bénédicte, la Bicyclette et la Bosse", où l'intrépide Bénédicte part en exploration, objectif  Berlin, avec une  bise de son papa ("Babbo", dans de nombreuses familles), mais comme l'auteur est Bianca, Pitzorno bien sûr avec une histoire pareille,  Benedetta a toute sorte de mésaventures, avec "un grand nombre de B".

 

           Conversation très agitée, très théâtrale, très surréaliste, pour le C de Rossana Campo.

 

           Bref et efficace apologue politique pour le D de Sergio Staino, où la grève du D met en crise le "irecteur", le "ictateur" et le "irigent".  Les lecteurs de la Repubblica connaissent les vignettes satiriques de Staino.

 

           Son compère Altan n'est pas très loin, à la lettre F, lui aussi féroce "vignettista" politique et tendre père de la petite chienne à pois rose, la Pimpa. L' odyssée du petit rat Federico qui cherche "un livre ennuyeux pour s'endormir" est très drôle.

 

           Longue  histoire du nouvelliste, très traduit en français, Stefano Benni (Qui n'a jamais lu de Stefano Benni se précipite à la bibliothèque!). "Il était une fois le royaume du roi Alphabet et de la reine Betalpha". Un vrai conte! Il nous illustre le destin de la lettre H, fondamentale en italien et source de gros tracas pour les petits enfants italiens comme pour les grands étudiants étrangers. Après avoir lu comment le roi et la reine, au lieu de devenir riches (RICCHI) se trouvent transformés,  à vie, en hérissons (RICCI), tous devraient avoir moins de problèmes d'orthographe.

 

           Comment ne pas vous parler de cet autre conte ("Jadis, la Terre était plate et…"), qui évoque les débuts de l'univers, et le passage de la lettre I (i) de la station couchée à la station debout, en compagnie de toute la création? L'auteur en est Stefano Bartezzaghi, que les amateurs de rébus, d'énigmes et autres anagrammes connaissent bien sur les pages du quotidien La Repubblica, ou de l'hebdomaire L'Espresso, ou dans ses nombreux livres sur les ressources des mots et des lettres sous toutes les formes de jeux ?

 

           Et les mésaventures de la petite lettre K, lassée des plaisanteries des "lettres de sa classe" sur le son (redoublé) de son nom, qui part faire le tour du monde pour découvrir qu'elle est une lettre tout à fait respectable ( et respectée à son retour par toutes ses petites camarades)!

 

           Et la toute petite lettre de Francesca Biasetton à Giorgio Le LScaramuzzino, qui joue, pour le L,  sur les deux sens du mot "lettre".

 

 

 

 

 

 

 

 

  Ou encore la poésie-comptine (filastrocca) de Roberto Piumini

(Rappelez-vous, Orma, Ramo, Roma, Amor, c'était en janvier 2012


ORMA RAMO ROMA AMOR de R.PIUMINI et L.SCUDERI   ).

 

 

pour le O, parfaitement rythmée, qui est une quête du O, comme lettre et comme forme,  dans le monde:

"Se cerco nel cerchio---------- Si je cherche dans le cercle

 Se cerco in pollaio------------- si je cherche au poulailler

Le O Se cerco la palla-----si je cherche la balle

 Se cerco la luna……………..

 ……………….........                      

 Lo trovo, lo sento"----je le trouve, je le sens"

 

 

 

 

   Et une histoire-western.


           Et une histoire de bosses (une ou deux?) et de calcul, et de difficultés scolaires, et d'amour maternel.

 

           Et une histoire d'amour qui finit très mal,  pour deux mouches.

 

Et toutes les autres, il y en a vingt-cinq en tout.


Gianni RODARI doit être heureux d'avoir si bien fait école.


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          Je vous le disais, c'est un livre inépuisable, aux lectures multiples.

Le DVD, dont le principe me laissait à priori sceptique, nous permet d'une part, bien sûr, d'assister à une partie de la représentation, mais aussi nous offre une lecture à haute voix, complète, de chaque texte. Nous pouvons regarder Scaramuzzino nous expliquer la genèse de son projet, et le sens qu'il lui donne. Et nous assistons en direct au travail de Francesca Biasetton, qui nous dit aussi ce que représente pour elle la calligraphie.

 

                            Il était une fois un bel ABBECEDARIO,  toujours jeune avec ses dix ans, pour les lecteurs de 9 à 99 ans.

 

 

abbecedario copert.

 

PS – Ne manquez pas, bien sûr, de faire une visite sur les sites de Scaramuzzino et de Biasetton:

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PS-bis : j'aurais dû signaler les deux prix que le livre a remportés en

               2003:

- le Premio Andersen "per il miglior libro fatto ad arte", jeu de mots difficile à traduire. L'idée est que le livre, dans sa conception et sa réalisation, est inusuel.

-  le Premio Stregatto " pour l'oeuvre éditoriale la plus efficace".

 

On peut aussi préciser que tous les droits perçus sur ce livre sont reversés à l'hôpital pédiatrique de Gênes, l'Istituto Giannina Gaslini.

 

 

libreria

 

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

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