Entre proximité et éloignement, les mots de DIMMI de A.ROVEDA et C.BONGIOVANNI.

Publié le 21 Avril 2020

          En ces temps où l'on ne choisit pas vraiment d'être confinés ensemble, et/ou loin les uns des autres,

voici un petit "grand album" sorti en mars 2019.... il y a un siècle....   

Le titre est important dans sa grande simplicité: "Dimmi", "dis-moi". C'est un des mots de base des relations humaines. Il y a le "dis-moi" suivi de demandes précises: dis-moi... pourquoi, où, comment, quand... (Et là - vous pouvez sauter cette parenthèse purement anecdotique - le juke-box, à chaque fois,  dépose son 45 tours grinçant sur le plateau; la rengaine de l'été '62, Tony Renis  "Quando quando quando"  .... ).

Il y a aussi le "dimmi" qui invite l'autre à parler, "je t'écoute, je suis prêt ou prête à te répondre". Le "dimmi" de Anselmo ROVEDA participe de ces deux acceptions.

          Il y a un "questionneur", qui ne se contente pas des réponses que lui donne le "questionné". Et ses questions, après une écoute que l'on devine attentive, relancent la parole :

- Lontano quanto?  (Loin, mais très loin?)

- ................

- Sì, ma lontano quanto? (Oui, mais très loin?)

- .................

- D'accordo, ma lontano dove? ( D'accord, mais loin où?)

- ...................

- Sì, ma dimmi, lontano quanto? (Oui, mais dis-moi, loin très loin?)

- ...................

- Sarai lontano, allora ? (Tu seras loin, alors?)

- ......................

- Sarai lontano, ma vicino, vero? (Tu seras loin, mais à côté, n'est-ce pas?)

- .....................

                  On comprend assez vite que "le questionneur" est un fils, qui interroge son père sur son départ, son éloignement. Il y a des indices: l'un "grandit", l'autre "vieillit". Chacun a une photo de l'autre ( ou de tous les deux), et "la serre, le soir". Et puis ils attendront "soli e insieme", seuls et ensemble, "il mio rientro, la tua pagella", "mon retour, ton bulletin scolaire".

                   Et le père, dans une sorte de méditation intense, et claire, tente de partager avec son fils le sens de cet éloignement, imminent - ou déjà effectif, cela reste un peu flou, car nous ne sommes pas dans un récit chronologique, mais dans une poésie ( "... adesso che sono lontano", maintenant que je suis loin.. / mais aussi "... sarai lontano", tu seras loin...). Et il n'en cache pas les aspects difficiles.

La toute première page est emblématique:

- Lontano quanto?                                                    -   Loin, mais très loin?

Lontano un po'                                                          Un peu loin

per un tempo che non so dire.                                   je ne sais pas dire combien de temps.

E lontano è sempre troppo                                         Et loin, c'est toujours trop

anche quando è solo un po'.                                      même quand c'est juste un peu.

Lo so.                                                                           Je le sais. 

Bien sûr, il manque ici la mise en page et l'illustration.

                   Il évoque ensuite l'importance du temps passé ensemble. Et la force du souvenir, et des paroles écrites qui circulent entre eux. Il reprend plusieurs fois ces thèmes, comme dans un morceau de musique, et particulièrement celui des mots (le parole), qui sont aussi ceux du livre:

quelle / libere,/ rare,/ preziose/  e sorprendenti.      ... libres, rares, précieux et surprenants.

Quelle scritte / e quelle delle storie,/ la sera.  Ceux qui sont écrits, et ceux des histoires du  soir.

...... On pense, fugitivement, aux  Favole al telefono, les Histoires au téléphone,  de Gianni RODARI ......                                                                     

                   Le père va suggérer à son fils toute sorte de lieux possibles du monde, du plus vaste au plus fermé, en sollicitant tous ses sens, l'ouïe, la vue, l'odorat. Et aussi les petits détails qui marquent le quotidien dans la mémoire, là aussi du plus banal au plus cosmique, la succession des saisons, le match de foot, l'averse imprévue et le k-way qu'on sort.... mais aussi une éclipse de soleil, ou l'arrivée d'un amour... Chacune de ces évocations, juste un ou deux vers, peut résonner dans le silence de la voix lectrice quand elle passe de l'une à l'autre..

                   Il permet au fils d'élargir son quotidien, tout en le valorisant car il est partagé. Comme je l'ai déjà cité, ils attendront l'un et l'autre, "aspetteremo, soli e insieme, /  il mio rientro, la tua pagella". L'absence ne sera pas un moment de vide; ni pour l'un, ni pour l'autre. Et l'enfant semble avoir compris le message, qui dans sa dernière question-affirmation, met ensemble les deux pôles "...lontano, ma vicino, vero?". Et le père acquiesce, c'est la respiration, "il tuo respiro", qui fait le lien entre vicino et lontano. Cette respiration qui permet la vie et la parole.

                  Un autre aspect du dialogue est plus suggéré: le père rassure son fils, mais il se rassure aussi lui-même. Il sait qu'il vieillit, que son fils le verra avec des cheveux "più radi e bianchi", plus rares et plus blancs.  Alors que le fils se fait "più alto e nervoso", plus grand et plus musclé. Ils changent l'un et l'autre par rapport à la photo. Et le temps viendra sans doute où ce sera au tour du fils de s'éloigner. Mais le vicino et le lontano seront toujours tenus ensemble par "il respiro".

                  Toutes ces idées, toutes ces émotions sont là, dans le texte, et chaque lectrice, chaque lecteur, selon son âge et l'étape de sa vie, en saisira une ou une autre....

                 J'ai bien conscience qu'il est un peu barbare de décortiquer un texte si essentiellement poétique, donc un seul conseil, vous le procurer au plus tôt... tout est relatif en ces temps confinés, mais il est disponible dans  le catalogue des éditrices, Pulci Volanti.       

                  Vous pourrez, sur cette même page du catalogue virtuel, feuilleter  une dizaine de pages de l'album. Vous constaterez, mieux qu'ici, la clarté de la mise en page, la lisibilité des polices, l'originalité des illustrations. Mais vous n'aurez pas la qualité du papier,  le soin de la reliure, tout ce qui en fait un album remarquable.

 

                   Et voilà que je vous entends d'ici:" Mais, et les images? Ce poisson et ce? ... cet oiseau?".  Vous remarquerez en effet que le livre est construit sur une alternance de deux pages de texte, et une double page d'une seule image panoramique : ci-dessus, la première.

Oui, il est temps de parler de l'illustration.  En réalité, cet album nous raconte deux histoires parallèles. Les images ne sont pas à proprement parler une "illustration du récit".  L'illustratrice, Chiara BONGIOVANNI, a utilisé la détrempe et ses crayons de couleurs (plus quelques touches numériques) pour créer un espace vaste, grâce au ciel et à l’étendue d'eau, lumineux comme le soir ou le matin, et selon les saisons. Centré sur les deux "personnages" : un poisson,  qui ne craint pas de sortir son museau de l'eau, en "conversation" avec ce qu'on finit par identifier comme un oiseau, mais qui, dans sa forme, rappelle celle du poisson (un poisson volant?...).  Lequel oiseau ne craint pas, pour sa part, de tremper parfois sa tête dans l'eau. Il y a une grande fluidité dans l'atmosphère, et quelques signes suffisent pour évoquer les saisons, les heures : des reflets, quelques nénuphars, une branche d'arbre, fleurie ou qui perd ses feuilles, la pluie, la neige, le gel ....

         

                   Chiara BONGIOVANNI nous raconte une deuxième histoire, ou plutôt, elle donne à l'enfant-  lectrice ou lecteur, ces deux êtres qui se ressemblent tout en étant divers, qui vivent dans deux milieux incompatibles, et sont donc loin l'un de l'autre. Pourtant, ils sont aussi très près, ils peuvent se voir, se parler, partager ce qui se passe autour d'eux.  Cette proximité est suggérée par le jeu des reflets, par exemple. Et ni l'oiseau ni le poisson ne sont seuls dans leur monde. La plupart des planches suggèrent un échange en mouvement, comme des danses dans l'air et dans l'eau. Mais il y a aussi des moments de sommeil confiant. Et dans la toute dernière image de l'album, où l'eau est vue en plongée, autour du rocher-repère, on pourrait aussi bien voir un ciel étoilé qui tourne autour du pôle.

                   On retrouvera dans l'histoire du poisson et de l'oiseau des éléments d'émotion de la conversation du père et du fils, de même que les petites images qui constellent les pages du texte viennent du monde de l'oiseau et du poisson. Mais l'histoire est toute à créer.                 

 

                  Lectures Italiennes ne tardera pas à vous présenter, dans les jours qui viennent, les éditrices qui ont publié cet album "DIMMI" : les Pulci Volanti,   ou puces qui volent.  Par leur collection ConRispondenze - ( elles rétablissent, dans Co-rrispondenze, Co-rrespondances, le sens de "avec" de la préposition "con") elles veulent rendre le lecteur ou la lectrice actifs grâce à l'histoire en images.

                  Il m'a semblé que ce texte qui articule si musicalement la présence et l'absence, la proximité et l'éloignement, l'importance du temps, celui qui passe, celui qui est partagé, l'importance des mots échangés, et la respiration que peuvent donner les images à nos journées confinées, la parole qu'elles peuvent déclencher, représentait pour nous un beau cadeau.

                   Un grand merci à Chiara Bongiovanni et aux Pulci Volanti pour les images ici reproduites.

Dimmi 
texte de Anselmo Roveda,  illustrations de Chiara Bongiovanni

Mars 2019         48 pages      17×24 cm- couverture rigide     15€

Editions Pulci Volanti         ISBN 9788894247732    
 A' partir de 5 ans

 

P.S. Si vous maîtrisez l'italien, vous lirez avec intérêt l'interview où Anselmo Roveda explicite la naissance de ce projet, c'est intitulé DIETRO LE QUINTE, Dans les coulisses.

 

 

 

                  

Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

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