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Publié le 25 Mai 2021

          Ce grand album (24 x 32,1 cm) porte un sous-titre tout à fait pertinent: " Il primo passo nella selva oscura". Dans "la forêt obscure", certes,  c'est un des termes les plus facilement associés à "Divine Comédie"; mais le "premier pas" de qui? 

          Eh bien, à la fois le premier pas de l'auteur et héros du poème, Dante, que l'on voit sur la couverture, silhouette reconnaissable à son manteau rouge et à sa couronne de lauriers, exprimant sa stupeur d'un geste des deux mains; et à la fois le premier pas de la lectrice, du lecteur. Il, elle se lance dans l'aventure de ce texte qui peut inspirer crainte et révérence, a priori "forêt obscure" aussi, qui s'est de plus chargé de sens tout au long des sept siècles de son existence.

             Daniele ARISTARCO et Marco SOMÀ tracent un double chemin de lecture qui convient à différents tempéraments, se prête à différentes vitesses, qui permet en tout cas à chacune, à chacun d’avancer à son rythme.  Chaque double-page présente:

- à droite,  une étonnante image en pleine page de Marco Somà. Dix-neuf images qui nous emmènent à travers les trois règnes, avec Dante. Toujours, en bas à droite, un cartouche,  petit billet à peine déplié, portant, sous le titre de la Cantica ( Inferno, Purgatorio, Paradiso) et le numéro du chant d'origine, une terzina, ce groupe de trois vers de onze syllabes qui sont les "briques"  composant les chants de la Divine Comédie. C'est là que l'on apprécie pleinement le grand format de l'album, l'illustration de la terzina a tout l'espace requis pour se déployer et passer même sur la page de gauche.

- À gauche, plus ou moins englobé dans le dessin, le récit d'Aristarco. Il est indépendant de l'illustration, il va son chemin par paragraphes plus ou moins longs, nécessitant parfois, mais pas toujours, de tourner la page pour continuer la lecture, scandée par des titres intermédiaires ( ... Les doutes d'un jeune lecteur....Histoire d'un titre... Beatrice.... La partition...) . Quand je dis qu'il est indépendant, images et texte parlent du même sujet, bien sûr, les images créant l'atmosphère du voyage dont Aristarco parle aux jeunes lecteurs.  

          C'est donc d'abord le récit en images qui s'impose. Marco Somà a choisi de représenter les acteurs de la Divine Comédie par des animaux anthropomorphes pour deux raisons (c'est ce qu'il explique en particulier dans une rencontre en ligne en direction des écoles où les deux auteurs dialoguent avec une journaliste et répondent aux questions posées par les élèves): - d'une part, ces animaux permettent plus facilement à toute sorte de lecteurs de s'identifier, c'est une façon de rendre le poème encore plus universel. - D'autre part il reprend là une tradition que l'on trouve dans l’œuvre de peintres comme Jérôme Bosch ou Matthias Grünewald, pour ne citer qu'eux. Sans oublier le monde des miniaturistes du XIVe siècle.  Les variations sont innombrables, tant à l'intérieur de chaque Cantica qu'en passant de l'une à l'autre. Il y a déjà là l'occasion de longues explorations, interrogations, dialogues. L’expression des sentiments entre le Poète et son guide, par exemple, puis entre Dante et Beatrice. Aucune scène, que ce soit en Enfer ou au Paradis, n'est statique, nous sommes emportés avec Dante et Virgile, puis Beatrice.  Et vient ensuite l'envie d'en savoir plus.

           L'effroi de l'Enfer est exprimé ici par le vide, cette sorte de désert (voir encore le dialogue cité plus haut) où poussent de rares et inquiétants  végétaux, des arbres torturés, peuplés d'oiseaux de cauchemar, et l'effet est convaincant.  Mais le regard rencontre aussi des motifs qui le font "sortir" de "l'autre monde": le voile qui enveloppe le couple de Paolo et Francesca, un peu à la façon de celui qui entoure le créateur au plafond de la Sixtine; ou encore la superbe tête de bélier grec de Ulysse, et le cheval-Diomède, tous deux encore toujours dans l'élan de leurs aventures. Ainsi, mutatis mutandis, Dante campe-t-il, tout au long de son poème, pour relier le lecteur au monde qu'il connaît, de petits tableaux de la vie quotidienne: les flocons de neige larges et silencieux, le vol de lucioles dans la nuit d'été, le chantier de gondoles vénitien...

           

          Le même fond s'adoucit au Purgatoire, il se peuple de rochers de lapis-lazuli, les animaux nous sont plus familiers, et l'ange-ours qui accueille les deux voyageurs garde une porte, écho de celles de Giotto ou de Duccio dans la peinture florentine.

             Au Paradis, par contre, nous volons dans un ciel de couleur tendre, semé de nuages où se posent les voyageurs et les âmes qui les accueillent. Les animaux sont connus, et bienveillants. Avec, toujours, ce mouvement incessant qui pousse Dante vers le haut en compagnie de Beatrice.

            Les adultes ne sont pas en reste dans l'appréciation de cette partie de l'album, même si (surtout si?) ils ne lisent pas l'italien. Pourvu qu'ils se procurent  une traduction : avec les références du cartouche, et celles, plus précises encore, de la dernière page, (qui explicitent les situations illustrées, pour les italophones)  ils pourront chercher la traduction de la terzina, et apprécier le choix de l'illustrateur. Adultes ou pas, d'ailleurs.  Si l'on a déjà une certaine familiarité avec le texte, ces illustrations bousculent et font émerger de nouvelles nuances.

 

              Daniele ARISTARCO, quant à lui, a fait le choix, comme Dante, de s'adresser directement à son lecteur, à sa lectrice, et de partager l'histoire de sa rencontre avec La Divine Comédie. À l'âge de neuf ans, lui aussi. Il raconte sa curiosité, sa perplexité, sa toute première lecture - presque clandestine, en pleine nuit, dans ce livre "trop grand, et lourd", descendu difficilement d'un rayon élevé de la bibliothèque familiale, qu'il pose  "sur la table de noyer". Et c'est "debout, tout tremblant", dans un murmure, qu'il lit les quatre premières terzine les plus célèbres de la littérature. Et il s'ensuit, pour lui, "un mystérieux silence".

               Petit à petit, Aristarco explicite les enjeux de ce voyage dans l'outre-tombe, en liaison avec les questions qu'il faut bien appeler "métaphysiques" que se posait le jeune lecteur qu'il était alors,  les peurs, pas seulement dans "la forêt obscure", les épreuves, le "cône de lumière" de la raison... Et il rassure, tel un nouveau Virgile, le lecteur, la lectrice d'aujourd'hui, éclaire " l'histoire d'un titre " (Comédie? Divine?), souligne l'harmonie extraordinaire de la construction du poème, et le sens de cette harmonie, évoque la question de la "réalité" de ce voyage, en le reliant à Beatrice, et donc en parlant aussi du Purgatoire et du Paradis. Il ose faire approcher ses lecteurs ( une fois encore, pas que les jeunes) du thème de la recherche de la connaissance, des mots adaptés pour l'exprimer, du "visage de Dieu". Et en conclut à la nécessité de lire à voix haute, pour soi ou pour un auditoire, l'incomparable musique des vers de cette Divine Comédie. 

              Daniele Aristarco, qui fréquente beaucoup les classes et connaît les collégiens et lycéens actuels, les prend au sérieux et les croit capables de cette lecture. Pas de "toute la Divine Comédie", pas tout de suite. Mais aborder cette lecture, sans crainte de rester prisonnier de la "forêt obscure".

Et les questions posées par ces mêmes jeunes lecteurs au cours de l'émission signalée plus haut montrent qu'il ne se trompe pas.

               Un album hors du commun.

 

 

La DIVINA COMMEDIA - Il primo passo nella selva oscura

de Daniele ARISTARCO, illustré par Marco SOMÀ

Einaudi Ragazzi 

à partir de 7 ans

Format: 24 x 32,1 cm       48 pages      16 €

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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Publié le 18 Mai 2021

           Quel âge ont-ils donc, ces "piccoli" et ces "piccole"? Nous en reparlerons à l'occasion de chacun des livres encore à présenter.

            Aujourd'hui, je voudrais simplement partager avec vous un témoignage étonnant trouvé au cours des lectures "dantesques", nombreuses, mises à disposition de ses lecteurs par la revue ANDERSEN (voir la rubrique PAGES, dans la colonne de droite, si vous ne connaissez pas...), et par Lorenzo COVERI qui signe un article dans le numéro de mai - 382- . L'article est en avant-première sur le site de la revue, et bénéficie de toute sorte de liens, en particulier sur l'Académie Treccani déjà citée précédemment.  Je vous le recommande vraiment, on peut le lire par chapitres, et on y fait plein de découvertes.

             Comme l'histoire, justement, que nous raconte Carmela CAMODECA. Ce n'est pas un texte de circonstance,  il a été écrit en 2016. Et Madame CAMODECA précise d'emblée qu'elle ne veut pas faire de cet épisode un cas emblématique, simplement elle témoigne. Sa petite-fille de trois ans et trois mois a été confiée à ses grands-parents pour un mois. Le premier soir elle n'arrive pas à s'endormir et pleure à chaudes larmes, nostalgie de la séparation d'avec ses parents sans doute. La nonna  Carmela essaie, pour la consoler, tout son répertoire de berceuses, historiettes, câlins, sans aucun succès. De guerre lasse, sans trop savoir pourquoi, elle commence à réciter à la fillette, à voix basse, le fameux premier chant de l'Enfer de la Divine Comédie, "jusqu'au vers 90"... Et, stupeur, la fillette arrête de pleurer et écoute dans la pénombre. Et quand la grand-mère s'arrête, elle dit, d'une petite voix: " Tu me racontes celle d'avant?". Bis de la nonna, qui, cette fois-ci, malgré la pénombre, y met un peu plus de conviction et de mimiques.

               Pendant une dizaine de soirs de suite, la fillette réclame "Nel mezzo del cammin". Et elle commence à demander le sens de certains mots du poème, "selva", "pelago", en redemandant plusieurs fois, comme un jeu. Puis voilà que, à force de répéter, nonna Carmela se trompe, elle remplace un mot par un synonyme. Intervention de la petite: "Tu as dit....", et la grand-mère doit restituer le mot exact.

              À l'étape suivante, elle a l'idée de faire écouter à sa petite-fille ce même chant dit par Roberto Benigni, et elle laisse l'enregistrement filer jusqu'à la fin. Les fois suivantes, quand elle approche du vers 90 où elle s'arrête d'habitude, petite voix:" Et tu ne t'arrêtes pas, hein, tu continues!"...

              Nouvelle surprise quand elle entend sa petite-fille, pendant qu'elle joue, ou pendant la toilette du soir, se réciter à mi-voix des morceaux du poème, avec des inexactitudes, certes, mais toujours le bon rythme et la bonne rime.

              Madame CAMODECA, qui s'est par ailleurs spécialisée dans l’enseignement de l'italien langue étrangère à l'université de Sienne, cherche dans les caractéristiques stylistiques du Chant I ce qui a pu frapper ainsi l'attention de cette petite enfant, et c'est un chapitre très intéressant que je vous laisse découvrir (avec mes habituelles excuses auprès des lectrices et lecteurs qui ne lisent pas l’italien...).

              Sa conclusion, nous y reviendrons dans les prochaines recensions: " Ayons confiance dans la langue de Dante, laissons sa poésie parler directement. Les petits enfants n'ont pas peur des mots qu'ils ne connaissent pas, ils sont intrigués, amusés; ou bien, comme dans le cas que j'ai rapporté ici, ils perçoivent inconsciemment sa limpidité, sa force émotive, et même -mais je m'avance...- sa valeur esthétique."

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES, #A VOIX HAUTE

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Publié le 15 Mai 2021

Pourquoi commencer par un livre de sciences?  Parce que, dans Lectures Italiennes, vous avez déjà rencontré l'auteur, Luca NOVELLI, et avez pu apprécier ses talents de vulgarisateur, tant quand il fit puis raconta son voyage sur les traces de Darwin que lorsqu'il présentait Marie Curie ou Konrad Lorentz dans sa collection LAMPI DI GENIO.

Nous y voilà, les éclairs de génie! Comment contester, pour Dante, le génie? Et les éclairs de génie présents dans toute son œuvre? NOVELLI ne pouvait pas laisser passer cette commémoration sans y apporter sa pierre scientifique. Et de  nous présenter Dante et les sciences infernales selon le schéma éprouvé,  depuis vingt ans cette année, de sa collection chez la triestine Editoriale Scienza. En 113 pages et 18 (courts) chapitres ( vous pouvez feuilleter le livre sur le site en lien plus haut), les lectrices et les lecteurs - à partir de 8 ans, et sans limite d'âge supérieure - vont faire connaissance avec la Florence, l'Italie, et l'Europe de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle, où Dante naît, vit, étudie, écrit, aime, s'engage, écrit, est banni, écrit et meurt, déjà célèbre, et toujours exilé, il y a 700 ans.

 

Le schéma est toujours un peu le même, les lectrices et les lecteurs s'y retrouvent bien: d'abord, une double page d'introduction:

"...toutes les choses ont un ordre entre elles"

"Méprisant, mégalo, génial. Un nez encombrant.  Dante est connu dans le monde entier comme l'auteur de la Divine Comédie, voyage extraordinaire qui lui fait visiter l'Enfer, escalader la montagne du Purgatoire et monter au Paradis. Le plus grand des poètes par définition, il est le père de la langue des italiens. Il a été ambassadeur, persécuté politique, condamné au bûcher et inscrit à la Corporation des Médecins et Pharmaciens. Dans sa Divine Comédie, un vrai éclair de génie, Dante n'est pas que poète, il vulgarise aussi les connaissances de son temps, qui, déjà à l'époque, semblaient étranges, voire infernales... "

                                                                                     Puis DANTE prend la parole pour  annoncer le contenu du livre - petits dessins à l'appui, dès le début. Suit une grande carte "Le monde de Dante il y a 700 ans". Poétique plus que géographique. Chaque chapitre est introduit par une page d'informations historiques, ou sur la société florentine, illustrées de dessins non humoristiques ou de reproduction d'images d'époque.

          Le récit de DANTE, à la première personne, couvre tout le temps de sa vie, en s'arrêtant sur son enfance et son adolescence.  Les petits dessins qui font le style de NOVELLI - traits essentiels qui donnent le mouvement, humour dans le dessin même - s'intercalent entre les morceaux de texte, rendant la lecture plus aisée pour les plus jeunes.  Ainsi les vicissitudes historiques traversées par Florence et ses habitants, les fameuses luttes entre Guelfes et Gibelins, entre la Papauté et l'Empire, les guerres comme les détails de la vie quotidienne deviennent accessibles, car racontés par le protagoniste.

        Pas de simplification abusive. Les moments décisifs sont bien soulignés, les personnages importants bien présentés et nommés, tant pour l'aspect de sa vie familiale, de sa vie intellectuelle, de son engagement politique que de sa longue errance d'exilé. La lectrice, le lecteur comprennent comment l'écriture de la Divine Comédie ( et de quelques-uns de ses autres textes ) s'insèrent dans le tissu de sa vie.

          L'aspect scientifique de DANTE se dégage au fur et à mesure de la lecture. Je laisse la parole à Luca NOVELLI dans sa présentation du livre:  "... (pour Dante) il est bien clair que la terre est ronde et que, aux antipodes, on ne tombe pas dans le vide la tête en bas. Il sait très bien que le Soleil se lève d'abord à Jérusalem et puis - une heure plus tard - à Florence. Il met avec justesse la Lune, Mars et Vénus dans les ciels entre nous et le Soleil. Pour lui, la  lumière est de nature divine, mais il connaît et "vulgarise" les lois de la réflexion et de la réfraction. Il n'y a pas de frontières entre science et philosophie. Pour Dante, tout est "savoir", tout est "connaissance". Une belle leçon pour certains hommes de lettres de notre temps qui se vantent de ne rien comprendre à la science..."

              Les ressources de ce Lampo di genio ne s'arrêtent pas là. Vous trouverez encore un DIZIONARIETTO INFERNALE qui, en 56 termes, de Alchimie à Virgile, et toujours illustré, définit les termes scientifiques, les noms propres, les termes historiques qui sont employés dans le cours du récit. Ce peut être autant Lumière que Gustave Doré, ou Moyen-Âge, Anges ou Démonologie, ou  Baptistère de Florence.

                Sans oublier une drôlatique, mais pertinente, Interview à Messire Dante Alighieri (clin d’œil, peut-être à la célèbre interview  impossible d'Umberto Eco à Beatrice Portinari?)

                 Pour terminer sur une présentation de l'auteur, et des autres volumes de Lampi di Genio, et même des pages libres pour ses propres notes, "Appunti".

              Que pouvaient être les "mots de la fin" sinon ceux que DANTE met dans la bouche d'Ulysse, rencontré au chant XXVI de l'Enfer, l'un des plus connus. Pour convaincre ses compagnons d'aventure de passer le détroit de Gibraltar et partir à la découverte du monde inconnu, Ulysse leur lance :" Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes, mais pour suivre vertu et connaissance".

             Là encore, NOVELLI ajoute sa touche, en donnant une dernière fois la parole aux deux diables qui n'ont pas lâché Dante d'une semelle dès le début du livre ( sont-ce Malacoda et Scarmiglione, ou Alichino et Calcabrina, ou bien Farfarello et Rubicante, quelques-uns des démons rencontrés par Dante et Virgile dans le 8e cercle, 5e bolge ?) :

- Il parle pour nous? - Il parle pour toi!

Dante e le infernali scienze.

Auteur et illustrateur: Luca NOVELLI   chez  Editoriale scienza

Format: 13 x 19,8 cm        128 pages       9,90 €

Disponible en version eBook          Date de publication: janvier 2021

ISBN: 9788893930956

UN GRAND MERCI À EDITORIALE SCIENZA POUR LES IMAGES D'ILLUSTRATION.

POUR APPROFONDIR, EN ITALIEN:

  • Une interview  écrite de Luca Novelli sur son Dante, et aussi sur la vulgarisation.
  • Une conversation avec Luca Novelli, sur son œuvre, dont ce Dante, où apparaît toute sa passion pour la vulgarisation.

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

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Publié le 1 Mai 2021

                Permettez-moi de commencer par trois anecdotes :

  • D'abord, une rencontre: des amis-voyageurs, au tout début de 2020, trouvent ceci au détour d'une allée, dans un parc de la ville de Buenos Aires: le monument date de 1921. On peut lire sur le bas du buste la citation: "Liberta (sic) va cercando" ("Il est à la recherche de la liberté"), citation du  très célèbre vers 71 du premier chant du PURGATOIRE.
Merci à D. et N. Q.

 

  • Ensuite, un repas de noces. Nous sommes dans un bourg de l'Est de la France, qui abrite une forte communauté du Nord-Est de l'Italie. Le marié est italien, la mariée française. La tablée, à majorité italienne. On y entend surtout le dialecte italien, et celui de l'endroit où se passe cette histoire. En attendant l'arrivée de la pièce montée, un convive lance : - " Barba (tonton), ci reciti qualcosa di Dante ( Dà-nté) ? ( tu nous dis quelque chose de Dante?"). À l'autre bout de la table, un grand vieillard relève la tête et : "- Dante ? Alighieri ?" - "Sì, sì!".  Il se lève solennellement, balaie la salle du regard, et commence à dire... un chant célèbre de la Divine Comédie, tranquille et concentré. Il a fait sien ce texte, et les convives avec lui.
  • Et enfin un souvenir d'enfance raconté par un des grands "lecteurs" de la Divine Comédie, dont vous allez faire connaissance, si ce n'est déjà fait : Vittorio SERMONTI. Il raconte cet épisode dans l'introduction à sa lecture de l'Enfer. On est en 1940, c'est le premier été de guerre, il a 11 ans. Son père ("un avocat d'origines très modestes") fait étudier l'Enfer de Dante à ses deux frères jumeaux, de quatre ans plus âgés, pour préparer une hypothétique rentrée. N'ayant rien de mieux à faire,  "le gamin"  suit ces leçons. Et même si (ou parce que...) il ne comprend pas un traître mot de ce texte, qui sera suivi, les étés suivants, par le Purgatoire et le Paradis, ( "... et la faim..." ),  l'enfant est fasciné par ce qu'il entend.
Portrait par Botticelli. Reproduction inversée

 

  Il est évident que, en cette année 2021, les étagères des librairies et des bibliothèques publiques (et privées) italiennes débordent de textes du poète, de commentaires, d'essais - e chi più ne ha più ne metta -  Ces pages n'entendent pas vous guider dans cette "forêt obscure", ce n'est pas leur vocation. Mais plutôt partager avec vous quelques "passeurs" qui m'ont aidée à entrer dans le grand poème. Ce sont, surtout, des voix, et nous reviendrons sur ce point, fondamental pour la Divina Commedia.

 

            Premier entre tous, donc, Vittorio SERMONTI ( Rome, 1929-2016). Pour des raisons techniques, liées à ma plate-forme d'hébergement, je ne peux pas vous mettre un lien direct, mais  un site lui est consacré: www.vittoriosermonti.it . Homme d'une culture et d'une énergie peu communes (il ne s'est pas consacré uniquement à la Divine Comédie...), de 1987 à 1992, il enregistre pour la radio RAI3 l'ensemble des cent chants de la Comédie, qu'il explicite d'abord avant de les lire. Son objectif est "simple":  "permettre à n'importe quel italien doté d'une culture moyenne, d'intelligence et d'un peu de passion de parcourir le plus grand livre jamais écrit en italien sans interrompre continuellement cette aventure pour s'approvisionner en informations, explications et variantes dans les notes de bas de page".

Et, en effet, avec sa lecture de l'Enfer, il tient en haleine un public nombreux et  très varié

pendant trente-quatre soirs de suite. Puis ce sera le Purgatoire en 1990 et le Paradis en 1993. Ces lectures, il les fera aussi en public, aux quatre coins de l'Italie et du monde, jusqu'en 2007. Et elles seront plusieurs fois publiées,  et toujours disponibles, en livres. Il est précieux d'avoir des textes de référence, pour un poème de la dimension de la Commedia.  Sermonti a une grande culture, ses explications sont fouillées, mais restent toujours accessibles, voir plus haut.

On peut les trouver maintenant en livres audio: un coffret, 700 ans obligent, ou trois volumes , chez l’éditeur d'audiolivres EMONS : La Commedia di Dante, raccontata e letta da Vittorio Sermonti. Il est aussi présent sur Youtube. Sa diction très claire, expressive - sans cette théâtralité qui rendait  insupportable la lecture de Vittorio Gassman - marque la mémoire.

Merci à Madame Ripa di Meana Sermonti pour cette photo.

 

          L'autre lecteur incontournable de La Divina Commedia, vous le savez, c'est Roberto BENIGNI. Un accès au texte tout autre . On est entre toscans, Benigni tutoie Dante, il lui écrit une lettre, il publie un livre "Il mio Dante"...D'une part, l'acteur est l'héritier de toute une tradition toscane ancienne de joutes oratoires en vers. Les biographes du poète (Boccace entre autres) racontent comment, dès que la première Cantica fut rendue publique (on ne peut pas encore dire "publiée"), elle fut lue et mémorisée par de simples florentins.  Vous pouvez approfondir cet aspect en consultant un des articles (merci à la revue ANDERSEN d'avoir mis à la disposition de tous ce trésor d'informations) consacrés à Dante par la fondation Treccani (celle de l'Encyclopédie héponyme).

             Benigni s'est approprié un nombre impressionnant de chants de la Commedia, qu'il récite, "a memoria" (vous l'avez vu et entendu au Quirinal ce 25 mars - cf article précédent). On peut cependant contester le titre donné à ses grandes représentations, celles de Florence, devant la basilique de Santa Croce  et la statue du poète, en 2006 et 2012,  reprises ensuite un peu partout dans le monde: TUTTO DANTE. Ce n'est pas 'tutto", c'est tout l'Enfer, le dernier chant du Purgatoire et le dernier du Paradis. Il y a toutes les autres œuvres du poète. On peut faire la fine bouche devant sa façon de jouer le "bouffon" pendant ses représentations. Cependant, le bouffon est un personnage médiéval - Dario Fo nous l'avait rappelé - et Benigni crée, au delà de sa prestation personnelle, une attention au texte de Dante qui donne envie d'y retourner voir, dans les livres. Il sait aussi, d'ailleurs, avoir des moments graves, sinon recueillis. Par exemple ce chant un de l'Enfer, à Florence, ici sous-titré de la traduction de Jacqueline Risset; c'était il y a ... une quinzaine d'années. On trouve facilement en librairie les coffrets (5 coffrets de 3 DVD chacun) du TUTTO DANTE. Pour ne pas parler des ressources de youtube....

        

                 Également, en bilingue, les enregistrements des "Lecturae Dantis" de la Vita Nova  par l'acteur Cristiano Nocera déjà signalées précédemment : elles sont au nombre de six maintenant.

 

Une des illustrations de BOTTICELLI pour le Paradis

 

  Oh gioia! oh ineffabile allegrezza!                                       O joie! ô ineffable allégresse !

  oh vita intègra d’amore e di pace!                                        ô vie entière d'amour et de paix!                 

 oh sanza brama sicura ricchezza!                                          ô richesse assurée sans convoitise!

 (Paradiso XXVII, 7-9).                                                          (Traduction de Jacqueline RISSET)

 

                    Dante pourrait être la lecture d’une vie, mais chacune, chacun peut y trouver des moments rares, même sans "tout" lire. En ne négligeant pas le Purgatoire, ni le Paradis. Et si l'entreprise vous effraie, commencez par les albums à destination des plus jeunes, certains sont des chefs-d’œuvre.

                   À suivre.................

 

 

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Publié le 8 Avril 2021

                        C'est sans doute l'une des images de Dante et sa Divine Comédie les plus célèbres, les plus reproduites, peinte en 1465, 144 ans après la mort du poète, par un certain Domenico di Michelino, sur un mur de la nef du Duomo de Florence, Santa Maria del Fiore. 

                        Qu'en est-il du poète florentin et de son œuvre, en cette année 2021 où se commémore, dans le monde entier,  le sept centième anniversaire de sa mort ? Peut-être "les grands", les adultes qui vont accompagner les plus jeunes dans la découverte des initiatives éditoriales (certaines déjà anciennes et toujours de valeur) qui leur sont destinées voudront-ils d'abord rafraîchir leurs souvenirs scolaires ou universitaires, ou aborder pour la première fois ce Classique des classiques. Vous vous rappelez Calvino:" On appelle classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés; mais qui constituent une richesse tout aussi grande pour qui se réserve la chance de les lire pour la première fois dans les meilleures conditions pour les déguster".

                          Lectures Italiennes voudrait donc, aujourd'hui, vous donner - ou redonner- quelques pistes pour ce faire. C'est le 8 avril 1300, Vendredi Saint de l'année du premier Jubilé, en effet, que Dante raconte avoir entamé son voyage de trois jours dans les trois règnes de l'au-delà. Il le raconte, vous le savez,  dans les trois Cantiche (Cà-ntiké) de son œuvre majeure, mais pas unique, LA DIVINA COMMEDIA.

Dante lecteur, détail des fresques de Luca Signorelli dans le dôme d'Orvieto.Reproduction inversée

                 

                  Certes, nous aurions pu commencer le 25 mars, le DANTEDÌ. 

- Dantedì ? - Oui, comme il y a le "giovedì", jour de Jupiter (ou "jeudi"), il y a et y aura, depuis 2020, le  DANTEDÌ, jour de Dante, qui verra, une fois par an, par décision du gouvernement italien,  célébré le poète dans le monde entier. Cette date du 25 mars, jour de l'Annunciazione, était, à Florence, au XIII siècle, le premier jour de l'année. Nous ne nous prononçons pas sur son rapport avec l’œuvre de Dante. En cette année du septième centenaire de sa mort, il y a eu une célébration officielle au Palais du Quirinal, qu'un certain nombre d'entre vous ont probablement suivie en direct sur RAI 1.

Grâce à youtube, le document reste à notre disposition.  Il contient, outre la présentation officielle du poète et du septième centenaire de sa mort, un film documentaire d'un peu plus de 8 minutes,  bien fait, projeté dans la "Salle des Cuirassiers" du palais du Quirinal, devant le Président de la République Sergio MATTARELLA et ses invités. Un groupe de musiciens exécute deux chansons de l'époque de Dante, avec instruments anciens, très beau moment, à 1 mn du début, puis à 19:16 (pour qui ne voudrait pas suivre tous les discours...). Et enfin, à 21:28, arrive Roberto BENIGNI, à la fois joyeux comme il sait l'être, et ému, qui va, à son habitude,  expliciter, puis dire le 25ième chant du Paradis. 

L'ensemble dure 47 minutes.

 

 

 

          Que conseiller comme lectures en français?

         

Il y a le travail de la poétesse Jacqueline RISSET, décédée en 2014, qui, dans son DANTE, UNE VIE, trace un panorama passionné, très documenté, mais cependant accessible, de la vie et de l’œuvre du poète, édité chez FLAMMARION en 1995.

 

 

On lui doit également une traduction intégrale de la DIVINE COMÉDIE, toujours chez Flammarion, qui vient de faire une réédition, et, comme de plus en plus souvent, vous pouvez feuilleter le début de l'ouvrage sur le site.

 

 

 

ACTES SUD, quand à eux, ont publié le mois dernier en un seul volume la traduction nouvelle de Danièle ROBERT, travail qui a duré de 2016 à 2021. Il existe aussi une version bilingue, et une version en trois livres, un pour chaque Cantica. Vous trouverez sur la page du catalogue en lien des vidéos d'interviews de la traductrice, et sur le Net, beaucoup de documents sur elle et son travail. Et, surtout, vous pourrez lire des passages des différents livres, et en particulier, l'introduction à l'Enfer où l'auteure explicite ses choix méthodologiques, mais aussi Le Purgatoire  et  Le Paradis.

 

 

FLAMMARION, encore, vient de publier une traduction de l'ouvrage de l'historien médiéviste italien Alessandro BARBERO : DANTE . La vraie vie de Dante. On en parle beaucoup, en Italie comme en France; on peut suivre diverses interviews de lui sur le Net. Sur la page du catalogue en lien, vous pourrez lire l'introduction de Barbero à son livre, et en feuilleter les premières pages, cela semble intéressant.

POST SCRIPTUM: le 10 avril, à la Maison de la Poésie-Scène littéraire, à Paris, a eu lieu, dans le cadre du festival ITALISSIMO, une conversation entre Fabio Gambaro et Alessandro BARBERO, autour de son livre sur "la vraie vie de Dante".  Elle dure un peu plus d'une heure et est très éclairante sur l'approche de Dante qu'a Alessandro Barbero. En français, naturellement.

 

Enfin, je vous signale un site qui me semble bien fait: LA DIVINE COMÉDIE, par un journaliste visiblement passionné par son sujet, Marc MENTRÉ.

 

Et pour écouter?

           Les ressources sont nombreuses. Voulez-vous savoir, en quatre minutes et en français,  "pourquoi il faut lire la Divine Comédie de Dante" ? Carlo OSSOLA, entre autre professeur au Collège de France, vous l'expose dans une petite vidéo de France Culture.

            Ce n'est qu'un des nombreux documents que met à notre disposition France Culture sur le thème de LA DIVINE COMÉDIE : selon vos intérêts et le temps dont vous disposez, vous aurez l'embarras du choix.

             Il y a aussi d'autres œuvres du poète florentin. Par exemple LA VITA NOVA. Vous pouvez en découvrir une lecture en quatre épisodes (pour le moment) grâce à l'Istituto Italiano di Cultura de Strasbourg, et à Cristiano NOCERA, qui a également donné de belles lectures de la Divine Comédie, qui ne sont, que je sache, pas (pas encore?) en ligne.

 

Dans un prochain post, vous aurez quelques pistes en italien, avant d'aborder les livres et albums qui permettent aux enfants et aux jeunes de se familiariser avec LE poète.

DANTE par GIOTTO, dans un fragment de fresque au Bargello de Florence. Reproduction inversée.

 

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Publié le 29 Janvier 2021

          Ce pourrait être le début d'une collection..." - Tu sais, j'ai un nouvel Atlas, c'est la Befana qui me l'a apporté!" - "Ah oui? De quelle couleur?" -" Bleu océan..." - "Ils pourraient un faire un jaune bouton d'or aussi!" - "Pourquoi pas un vert émeraude...?" (rires)                           

     Vous n’avez pas oublié l'Atlas présenté ici il y a un an? Soit dit en passant, il s'est vu attribuer, ce 23 octobre 2020, Le PREMIO RODARI PER GLI ALBI ILLUSTRATI au cours du FESTIVAL GIANNI RODARI   qui se tient chaque année à Omegna, sa ville natale

Pour cette nouvelle année, les éditions GIRALÀNGOLO (nom qui signifie "tourne le coin", ne l'oubliez pas) nous en offrent un second, frère pas tout à fait jumeau du premier: toujours une réalisation de l'équipe ROVEDA-PACI.     

 

Il s'agit, cette fois, de l'ATLAS DES LIEUX IMAGINéS - VILLES, ÎLES, et PAYS des GRANDES HISTOIRES.

          Que sont ces "grandes histoires"? Ce sont seize romans pour la jeunesse devenus des classiques, qui ont été choisis par Anselmo ROVEDA comme témoins de la naissance de la littérature de jeunesse à proprement parler, sur un arc de presque cent ans, de 1844 à 1943. Seize titres qui ont marqué, dès leur parution, des générations de lectrices et lecteurs. Aussi bien Les aventures de Tom Sawyer que Les Quatre Filles du docteur March, Les Trois Mousquetaires que Le Petit Prince, David Copperfield que Le Vent dans les Saules, Les Garçons de la rue Paul que Le Magicien d'Oz, pour ne donner que quelques exemples.

          L'ouvrage est placé sous l'égide, classiques obligent, d'Italo Calvino et je ne résiste pas au plaisir de vous donner cette citation, car elle est très pertinente pour cet Atlas : " On appelle classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés; mais qui constituent une richesse tout aussi grande pour qui se réserve la chance de les lire pour la première fois dans les meilleures conditions pour les déguster ("gustare", c'est "apprécier", mais avec une note de gourmandise...)". Il s'agit donc soit de faire retrouver le plaisir de la première lecture, plus ou moins lointaine, soit de  susciter l'envie de cette première lecture.

           À travers les lieux de ces histoires. Vous avez bien remarqué que ce sont des luoghi immaginati, des lieux imaginés, participe passé d'un verbe d'action. Ils sont doublement, et même triplement imaginés: d'abord par l'auteur, qui à son tour les fait imaginer à sa lectrice et son lecteur - quel que soit leur âge...-, mais aussi à l'illustrateur, qui, également, par l'image imaginée (pardon!) et réalisée, va remettre en route l'imagination des mêmes lecteurs.

 

           En faisant ce choix de seize romans, Anselmo Roveda s'est attelé à une tâche redoutable, d'une certaine façon: on lui reprochera toujours celui qu'il n'aura pas inclus. Il vous répondra que, pour les autres, on peut toujours imaginer, à l'avenir.... Dans l'immédiat, il a composé avec l'importance historique et poétique du titre choisi, et, aussi, bien sûr, ses préférences personnelles. Chacun de nous, adultes, peut compter combien de ces seize ouvrages il a lu, ou pas.

             Deuxième gageure, une fois le titre choisi, quel extrait en citer, autour de quel lieu? Un passage dont la qualité de la langue soit représentative de l'ensemble de l'ouvrage, et sensible même sur cet "échantillon", et le lieu particulièrement stimulant.

             Vous avez sans doute reconnu, dans l'illustration ci-dessus, la découverte de l'Atlantide par le scientifique prisonnier du Capitaine Nemo, dans Vingt mille lieux sous les mers.

 

         

 

 

Moins immédiatement reconnaissable, dans l'autre dimension de l'espace, au milieu d'une pluie d'astéroïdes traversée par des vols d'oiseaux sauvages et... un avion, le petit blond à l'écharpe qui balaie sa minuscule planète B 612 avant de la quitter évoque très vite Le Petit Prince.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la paisible géométrie du comté de Scanie que découvre Nils Holgersson emporté sur le dos du jars Marten ...

 

 

 

 

 

   

 

... s'oppose l'inquiétante tranquillité de la rade de l'Île au Trésor, avec sa végétation "qui affichait une sorte de splendeur délétère".

 

 

 

 

          Le choix de la destination de ce voyage littéraire pourra répondre à deux stratégies:

-  commencer par examiner le planisphère qui ouvre le volume, et choisir les lieux, référés de façon claire ("New England, chez les March", ou encore "Paris, la ville des mousquetaires") ou un peu plus énigmatique    (" St Petersburg le long du Mississippi"  ou bien " Bois sauvage, sur les rives de la Tamise"). Si "l'astéroïde B 612" est bien présent, "en orbite quelque part", le Nautilus est absent du planisphère. Ce sera la surprise, en adoptant la deuxième stratégie:

- ouvrir l'album et se laisser happer par les illustrations, "Tra realtà e fantasia" "entre réalité et imagination",  ( est-il besoin de traduire?  ), comme l'indique un sous-titre, après le sommaire, puis l'introduction éclairante de Anselmo Roveda, avant de plonger dans les extraits. Le principe de la succession de ces textes n'est pas clair, mais doit-il l'être? On semble avoir privilégié la variété et l'imprévu à chaque tourne-page. De l'espace vaste et verdoyant des bords du Mississippi à la menaçante forêt dans la neige où sont perdus, silhouettes minuscules, Monsieur Rat et Monsieur Taupe. Pour passer ensuite directement, en gros plan, au thé surréaliste d'Alice à la table du Chapelier et du Lièvre de Mars.

            L'illustrateur, Marco Paci, quand on l'interroge sur la différence de travail entre l'Atlas salgarien et celui-ci, souligne que la grande variété des textes lui a permis d'utiliser une grande variété de techniques:  autant les traditionnelles gouaches et aquarelles, que les dessins à l'encre de Chine coloriés  numériquement ( l'épisode du Pays des Jouets de Pinocchio); mais aussi, pour le texte tiré de Jardin Secret de F.Hodgson Burnett, des feutres de couleur à pointe fine, créant une atmosphère très onirique; ou un mélange de toutes ces techniques.

           Dans une présentation de l'album qui a eu lieu ( virtuellement)  le 10 décembre 2020 à partir de la librairie abruzzaise AlÌ Babook, (en liaison avec cinq autres librairies de jeunesse disséminées dans toute l'Italie), vous pouvez écouter l'auteur et l'illustrateur parler de leur travail. Tout en réalisant une illustration que vous identifierez sans peine, Marco Paci souligne combien il est à la fois stimulant et frustrant : il n'a droit qu'à une image par livre, il faut qu'il y mette toute sa quintessence, et il a à peine terminé qu'il faut passer à un autre, complètement différent. C'est cette tension qui donne une telle vitalité à l'Atlante dei luoghi immaginati.

             J'ajouterai juste, avant de vous laisser découvrir tout ce dont il n'est pas question dans ces lignes, que les éditions Giralangolo ont fait un beau cadeau à leurs lectrices et lecteurs, en incluant trois illustrations panoramiques dans le volume: l'une est le paysage sous-marin ci-dessus, qui se révèle quand on déplie une apparition du Nautilus à la surface de l'Océan.  Les deux autres sont respectivement la tanière de Monsieur Blaireau, du Vent dans les saules, et l'intérieur de la maison du Docteur March. Elles ont en commun la neige, tombée dans les bois "sauvages", et en train de tomber sur les grands arbres qui entourent la petite maison March. Quand on déplie la page (de droite) , on se retrouve dans deux endroits admirablement réchauffés par un grand feu généreux. Voyez- plutôt:

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

           C'est presque "le tour du monde en 66 pages".  Et de la lecture en réserve (dans toutes les bonnes médiathèques qui, d'une façon ou d'une autre, continuent à prêter) pour ce confinement pas encore achevé. "De 7 à 107 ans", dit, cette fois, la notice.

P.S. Vous aurez deviné que, à part les trois images panoramiques, les autres illustrations sont la double page réservée à chaque roman, le texte venant se loger dans la partie vide de la page de gauche.

Atlante dei luoghi immaginati. Città, isole e paesi delle grandi storie         

de Anselmo Roveda, illustré par  Marco Paci                                                    

Editeur:EDT     Collection: Giralangolo                                                       

Sortie Italie: 19 novembre 2020
Format:  30 x 20,50 cm     66 pages   Relié
 ISBN: 9788859273271           19,50 €

MERCI

à GIRALANGOLO

pour les IMAGES

ici reproduites.

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Publié le 29 Décembre 2020

       

  

Comme annoncé précédemment, voici en complément de la présentation de Io ti domando la traduction d'un texte de Giusi QUARENGHI sur un numéro de septembre 2020 du blog de TOPIPITTORI.

 

 

"A QUI APPARTIENNENT LES MOTS ?

Nous inaugurons la reprise de notre blog, après la pause estivale, avec notre première nouveauté, en librairie depuis quelques jours, Io ti domando, illustré par Guido Scarabottolo. Giusi Quarenghi, son auteure, réfléchit pour nous aux raisons d’une relecture de la Bible, à partir de ses histoires et de leur contenu, qui offrent d’infinies possibilités de sens et de réflexion (car nous avons grand besoin de sens et de réflexion, comme tout le monde le constate). Ce texte sort dix ans exactement après sa publication chez Rizzoli, avec les illustrations de Michele Ferri.

"Sois patient avec tout ce qu'il y a d'irrésolu dans ton cœur.

Et tâche d'aimer les questions elles-mêmes".

(R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète)

« …en fait, il suffit d’être lecteur » écrivent Amos Oz et Fania Salzberg dans Gli ebrei e le parole. Alle radici dell’identità ebraica (Feltrinelli, Milan 2012), - Les hébreux et les mots. Aux racines de l’identité hébraïque.

Et bien avant, Emmanuel Levinas avait dit que toute lecture met au monde un sens, et toute non-lecture le retient dans le silence. Et, dans son sillage, Paolo de Benedetti cultivait une passion profonde pour le soixante et onzième sens... les significations sont au nombre de soixante-dix, soixante-dix, nombre qui dit la totalité réalisée, et, à la fois, l’infinité des significations : ce qui ne rend ni impossible ni inopportun le soixante et onzième sens. L’interprétation, comme l’œuvre, est ouverte.

C’est grâce à eux que j’ai commencé à lire la Bible, à quarante ans passés (ce qui, à propos de nombres - ce n’est pas un hasard - est le temps de la traversée du désert…). Par ailleurs, pendant mes années de formation – solidement catholique, jusqu’à un certain point – la lecture de la Bible n’était en aucun cas prévue, ni favorisée, ni conseillée. Mon désert consistait donc en une suite de dunes d’ignorance, mêlée d’indifférence et de désintérêt, avec, çà et là, une suite de petites taupinières d’impression d’inadéquation : je n’avais pas la foi, je n’avais aucune pratique religieuse, je manquais, me semblait-il, des prérequis élémentaires, et je ne pouvais certainement pas imaginer que je disposais des instruments nécessaires à une lecture d’une telle envergure. J’étais juste quelqu’un qui lisait. Cela ne pouvait suffire.

« Prends, et lis », s’était entendu dire Augustin dans les Confessions : il l’avait écrit, et je l’avais lu.

« Prends, et lis », m’avait simplement dit, plus tard, Paolo De Benedetti.

« Prends, et lis » : c’était aussi écrit sur la présentation de Biblia, l’association laïque (qualificatif fondamental et possible !) d’études bibliques fondée par Paolo De Benedetti, avec Agnese Cini, dans les années 80 (et que je fréquente depuis vingt ans). Je pouvais donc prendre le Livre et le lire. J’ai commencé, et j’ai continué, à lire et à relire ; en avançant, à reculons, et en travers ; sans finir et sans le finir, car finir, dans le sens d’arriver à la fin, et donc le fermer, j’ai vite compris que, avec ce livre, ce n’était pas possible, et surtout, ça avait très peu d’intérêt.

En effet la Bible, comme tous les grands livres, est capable de ça : vous ne la quittez pas, et elle ne vous quitte pas.  Et en la lisant – comme d’autres livres qui sont ses collègues, certains de son âge, d’autres plus mais aussi moins jeunes appelés classiques – vous vous apercevez que ça fait accéder à plusieurs choses : à la tradition orale qui les précède et les accompagne, à  l’écriture, la forme livre, le temps et la pratique de la lecture et de l’interprétation, la fonction du lecteur,  l’écoute, le souvenir et la transmission, le commentaire qui est, certes, à la mesure du texte lui-même, mais en même temps, et parfois surtout, à la mesure de celui qui lit, et des temps, et du contexte culturel dans lequel le texte est lu.

Ces livres au long, très long cours, emmènent en eux, et derrière eux, leurs histoires, mais aussi l’histoire/les histoires de leurs histoires, de celles qui précèdent le texte originel à celles qui poussent à côté de lui, l’accompagnent ou le suivent en l’éclairant ou alors en l’obscurcissant ; à commencer par cette lecture particulière, ce passage qu’est la traduction, les traductions, c’est-à-dire ce que l’on peut/on arrive/ on veut/on croit pouvoir transporter d’une langue à une autre, pour d’autres, qui connaissent rarement cette première langue. Mais la connaissance de la langue d’origine n’est pas la garantie d’une traduction unique, d’une interprétation unique, bien au contraire !

Ces livres portent en eux et derrière eux les allées et venues des réponses aux questions : « Qui est le maître des mots et de la parole, et donc de ce qu’ils signifient ? À qui appartiennent les mots ? À celui qui les dit ? À celui qui les reçoit ? Et le sens, où se tient-il, entièrement et uniquement dans les mots, ou dans le lien qui unit texte et lecture ? Et pour qui sont les mots ? ». La Bible, dans ce domaine, ne plaisante pas, elle part de haut, de très haut même : on parle de Dieu, elle est même Parole de Dieu. Parole de Dieu, oui, mais sous forme humaine, oh combien ! Et on peut se perdre dans ce court-circuit entre fini/infini, temps/éternité.

Mais les mots tiennent le fil, les mots vous tiennent. Le texte les file et ils filent le texte. Au départ en hébreux, puis en grec, en latin, en langue italienne et dans les diverses langues au cours des siècles, et dans les variations des langues elles-mêmes, selon ou contre les doctrines des siècles, et selon ce que les temps étaient capables de comprendre, voulaient comprendre ou se gardaient de comprendre ou de laisser comprendre. Vous lisez et vous sentez que ce sont des mots qui vous regardent de loin, qui viennent de loin et vous attendent plus loin encore, et pourtant ils sont là : « Cette parole est très proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » peut-on lire dans De 30.

Pourquoi, alors, ne pas mettre les jeunes en contact avec cette lecture, sans aucune intention autre que la connaissance du texte ? Pourquoi ne pas se mettre à lire, avec eux, et puis parler, écouter et parler, écouter et discuter ? En accompagnant aussi, parfois, la lecture avec des commentaires déjà écrits, des interprétations déjà existantes, pour élargir la recherche de sens, la possibilité de continuer le commentaire et d’ajouter des interprétations.

Se placer face au texte sur le mode de l’interrogation signifie faire une lecture d’auteur, active ; interroger le livre et se faire interroger par le livre. On trouve une infinité de traces de cette attitude, de cette façon de faire, dans les commentaires talmudiques et dans la tradition midrashique, qui existe en s’appuyant sur une disposition à chercher et à exiger. Je cherche le sens, tous les sens possibles, j’exige presque de la part du texte et de moi-même d’arriver au sens, à un sens possible, pour le texte et pour moi. Un corps à corps, la lutte avec l’ange (« Aucun sentier ne trompe, aucun présage ne ment / Qui a lutté avec l’ange reste phosphorescent », c’est ce qu’écrit Maria Luisa Spaziani dans une poésie, pour parler de la poésie : nous sommes dans des territoires très similaires). Lutte où ce n’est pas le vainqueur qui compte, ce qui compte, ce qui est important, tout autant, c’est le corps à corps, l’absence de peur du rapprochement, jusqu’à se rencontrer, jusqu’à se contrer. Il y a quelque chose de magnifique dans tout cela, une chose à laquelle on ne peut renoncer. Je crois en effet que là est le sens le plus vrai, le plus savoureux de l’activité de lecteur. Il suffit de l’être pour le devenir, grâce à cette patience que Rilke conseille avec amour."

 

  Voilà de quoi occuper les derniers jours de cette année 2020, grande "confineuse", en souhaitant que  2021 nous rendra à toutes et à tous santé et liberté de mouvement, qui en conditionne beaucoup d'autres.

QUE 2021 SOIT UNE BONNE ANNÉE POUR VOUS!

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

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Publié le 23 Décembre 2020

          C'est un livre...de poids: un kilo et deux cents grammes, en grand format 20 x 26 cm. Trois centimètres d'épaisseur pour trois cent vingt-huit pages. Juste la largeur de la main, quand on le prend au bout de son bras et qu'on l'emmène à sa table de lecture. Ou dans le grand fauteuil à oreilles, ou sur le tapis, ou sous le pommier...

Malgré son poids, il est, comme disent les italiens, "invitante" [i-nvita-nté]: Sa couverture cartonnée facile à ouvrir, son dos toilé d'un jaune bouton-d'or, comme les quatre pages de garde, incitent à le feuilleter.

 

      Et à retrouver, à l'intérieur, le même type de "petits dessins" que sur la couverture, au milieu de blocs de texte très lisibles, sur des pages de papier bien robuste.

   

       Quel est donc ce livre, publié en 2020 par nos Souris qui peignent, TOPIPITTORI ? Giusi QUARENGHI y présente/raconte/traduit quarante-neuf épisodes de la Bible hébraïque, l'Ancien Testament de la Bible chrétienne. De Adam et Eve à Jonas, à travers des personnages aux noms généralement connus - Abraham...

Jacob... Moïse...Debora... Judith - et d'autres beaucoup moins - Jotham...Schiphra et Pua... Gédéon... Naomi-. Chaque épisode précise le libre de la Bible où il apparaît, et les numéros des chapitres. Les citations du texte "original" (en appendice, l'auteure consacre sept pages aux différentes versions et traductions de la Bible, selon les religions et les époques, et elle indique à quelle version elle se réfère pour les citations) sont en italique, pour bien les distinguer du récit. Qui est fort précieux, car il n'est pas donné à tout lecteur ou lectrice de ne pas se noyer dans la richesse du texte originel. L'auteure en a commencé la lecture à quarante ans passés, grâce à des rencontres dont elle parle dans un écrit paru en septembre 2020 sur le site de l'éditeur, au moment de la parution de "IO TI DOMANDO" . Ce texte, intitulé Di chi sono le parole? (A qui appartiennent les mots) est très éclairant sur la naissance et le sens de cet ouvrage. Les italophones peuvent déjà le lire ICI. Vous pourrez en lire une traduction entre Noël et Nouvel An sur Lectures Italiennes.

       Dans le récit, on retrouve la Giusi Quarenghi conteuse: vivacité du rythme, précision des mots, même s'ils restent simples. Des pages faites pour une lecture à haute voix. Un exemple: la page sur "Babel et les diversités":  deux lignes suffisent pour faire ressortir l'orgueil et la détermination des "fils des fils des fils de Noé". Puis Dieu descend "du ciel avec ses anges pour jeter un coup d’œil de plus près" , et se fâche de ce

que les hommes n'ont pas respecté les accords d'après le déluge:" Est-ce que je n'avais pas dit aux hommes de repeupler toute la terre, de partout? Pourquoi se sont-ils tous arrêtés dans cet endroit, à faire tous la même chose? Ce n'est pas comme ça qu'ils feront naître un monde meilleur que le précédent, et il faut qu'ils le comprennent vite fait. Je vais confondre leurs langues. Je vais provoquer de l'incompréhension entre eux, afin qu'ils trouvent le temps de penser, de construire des accords, et pas ces fichues  tours!". L'endroit où la langue devint plein de langues fut appelé Babel, Babele, Babylone, ce que veut dire "confuse", "mélangée". Sans une langue pour se comprendre, travailler ensemble était compliqué. Et les hommes commencèrent à s'en aller sur les routes du monde et ils devinrent soixante-dix peuples avec soixante-dix langues, une variété infinie."

          Dans un premier temps, donc, rappeler les histoires de la Bible à des lecteurs qui, souvent, n'en ont qu'une connaissance sommaire, voire inexistante, et leur permettre, entre autres choses, de comprendre tant de tableaux et de fresques de l'art européen, au fil des siècles, et particulièrement en Italie.

        

            Le récit, cependant, n'est peut-être pas le moment le plus essentiel de la lecture. Un texte si ancien, passé par tant de temps, de langues, de traditions religieuses (je vous renvoie, une fois encore, au texte cité plus haut "Di chi sono le parole?"), n'a cessé et continue d'interroger celui ou celle qui s'y plonge. Et c'est là qu'il faut s'arrêter un peu sur le titre de ce livre: "Io ti domando", je te demande. D'habitude, vous murmurez, pour dire votre perplexité "Io mi domando, je me demande", ça se passe entre vous et vous. Dans cette lecture, on passe à deux: "io" et "ti". "Je" pose des questions. À qui? À celui ou celle qui l'accompagne dans sa lecture ? Au livre ? À Dieu ? L'important, dit Giusi Quarenghi, ce sont les questions, plus que les réponses. Et elle met en exergue de son livre une citation de R.M.Rilke, tirée des Lettres à un jeune poète:

"Sois patient avec tout ce qu'il y a d'irrésolu dans ton cœur. Et tâche d'aimer les questions elles-mêmes.".

Interroger le texte, et se laisser interroger par lui. Aussi, après chaque récit, voici, en nombre variable, imprimées en rouge, un certain nombre de questions. Jusqu'à vingt et une sur les deux premiers chapitres de la Genèse," Da Niente a Io-Tu", De Rien à Moi-Toi, racontés en une trentaine de lignes. Plus souvent, une dizaine. L'auteure donne des réponses, bien sûr, ou des commentaires à la question, ou pose d'autres questions, sans rien de figé. Il faut dire qu'elle a enrichi sa lecture du texte biblique: la liste des "lectures qui (l')ont accompagnée" rempli bien six pages. Des auteurs de toutes époques et toutes nationalités. Qui, à leur tour, vont provoquer des réflexions, susciter de nouvelles questions... sans que, pour autant, le texte de l'auteure ne soit pédant. C'est en effet d'abord à des jeunes qu'elle entend s'adresser.

"Pourquoi, alors, ne pas mettre les jeunes ("ragazzi") en contact avec cette lecture, en dehors de toute intention qui ne soit la connaissance du texte? Pourquoi ne pas se mettre à lire, avec eux, ensemble, puis parler, écouter et parler, écouter et discuter? Parfois en accompagnant également la lecture de commentaires déjà écrits, et d' interprétations déjà existantes, pour élargir la recherche de sens, la possibilité de continuer le commentaire et ajouter des interprétations" (Di chi sono le parole).

 

           Dans ce projet, la tâche de l'illustrateur était délicate. Guido CARABOTTOLO a réfléchi et hésité pendant un an et demi, dit-il, avant d'accepter, puis il a encore fallu démarrer, trouver le bon format, étroitement lié à la mise en page. Il a d'abord travaillé en noir et blanc, la couleur est venue ensuite. Son style si particulier, qui, parfois, fait penser aux peintures rupestres est particulièrement adapté à ces textes.  Ils permettent d'apprivoiser leur masse, d'anticiper certaines atmosphères, de se reposer entre deux réflexions. Mais aussi, ces images feront naître, peut-être, de nouvelles questions... Une grande réussite.

             Vous ne lirez pas, je pense, IO TI DOMANDO comme un roman. Vous ne le partagerez peut-être pas d'emblée. Ou peut-être que si. C'est un livre qui vous accompagnera certainement longtemps. Grâce, aussi, aux trois pages d'introduction que l'auteure partage avec sa lectrice, son lecteur, et vers lesquelles on peut revenir souvent; avant de s'envoler, plus tard, vers l'une ou l'autre version du texte original.

 

IO TI DOMANDO    de Giusi QUAREGNGHI et Guido SCARBOTTOLO

Editions TOPIPITTORI, collection Grilli per la testa

Publié en 2020, 328 pages, 20 €

à partir de 7 ans

ISBN: 9788833700380

MERCI à TOPIPITTORI pour les illustrations ici reproduites.

 

 Bonnes lectures de Noël à chacune et chacun

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES, #A VOIX HAUTE

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Publié le 31 Janvier 2020

          Vous rappelez-vous votre premier atlas? Était-ce pour la rentrée de sixième?  Déjà au C.M.? Fascination des couleurs de ces cartes qui se succédaient de page en page, griserie d'avoir ainsi le monde sous la main, les noms des mers, des déserts, des montagnes... Et puis, il fallait savoir chercher, si possible sans demander d'aide....

             Ce sont ces sensations qui me sont revenues, quand j'ai eu entre les mains, un peu avant Noël, le nouvel album proposé par EDT GIRALANGOLO: il était plus grand que "le premier", relié aussi, mais avec une couverture plus lisse; moins épais, donc plus facile à manier. Surtout, il n'avait pas l'air d'un "livre d'école". Il y avait, il y a, oui, une main armée d'une plume qui dessine une carte, en bas de la couverture, mais aussi des petits dessins ( un voilier, des portraits esquissés...), et l'encrier est là, pour continuer.

                Et surtout, dans les deux tiers supérieurs de la couverture, plein de choses écrites, avec un mot qui se détache: AVVENTURE, dans un cadre qui n'est pas sans rappeler les motifs graphiques des éditions Hetzel. De Jules Verne, mais pas seulement. Alors vous regardez un peu plus attentivement ce titre, vous le lisez en entier, même s'il est long, pour un titre:

ATLANTE / delle / AVVENTURE / e dei VIAGGI / per TERRA e per MARE /

con brani scelti dalle / opere del Cap.Cav. / EMILIO SALGARI

C'est un atlas, vous l'avez compris, "des aventures et des voyages par terre et par mer".

          Arrêtons-nous déjà à cette première promesse, et entrons dans l'Atlas, quitte à revenir ensuite sur les indications en sous-titre: "con brani scelti dalle /  opere del Cap.Cav. / Emilio Salgari", des "morceaux choisis du Cap. Cav. (?) / Emilio Salgari".    

Que va trouver l'apprenti-voyageur-aventureux ou l'apprentie-voyageuse-aventureuse en ouvrant son Atlas? Dès la deuxième page, avant les dédicaces, avant les pages de titre, avant le sommaire, un planisphère dessiné " à l'ancienne", avec treize destinations. Choisira-t-elle, choisira-t-il la Sibérie ou les Caraïbes? La Malaisie ou les Montagnes Rocheuses? L’Écosse ou le Pôle Sud?

 

 

           Pour créer l'ambiance, trois doubles-pages plus loin, avant le sommaire, une image de tempête, mer, île, ciel, beaucoup de noirs et de gris, à peine quelques couleurs pour indiquer la terre, et les rais d'éclairs, les traits de pluie et leurs reflets dans la mer déchaînée... l'atmosphère est dramatique, et la curiosité porte à lire l'extrait que l'image encadre.  C'est, en même pas dix lignes et une seule phrase théâtrale, l'évocation  d'un orage sur l'Océan qui entoure la "Malaisie".   Images parlantes, abondance d'adjectifs et d'adverbes, lexique précis, nous sommes bien dans un extrait (un brano) de Emilio SALGARI. C'est le premier de ces "brani scelti", ces morceaux choisis annoncés en couverture. 

          Le Capitaine - Chevalier (Capitaine auto-déclaré, mais nommé Chevalier de l'Ordre de la Couronne d'Italie en 1897) Emilio SALGARI ce doit donc être lui dans le médaillon qui domine le titre.

  Ce sera lui le guide de l'apprenti voyageur. Lui qui, de sa table de travail, par une étude très approfondie de toute sorte de documents, re-créera pour ses lectrices et lecteurs des paysages, des héros et héroïnes, des aventures dans le monde entier.

                 C'est alors que votre mémoire de fidèles lecteurs et fidèles lectrices de ces pages met au point le souvenir de... oui, c'était il n'y a pas si longtemps, une carte..... Salgari.... Roveda.... Giralangolo.... En effet, c'était le 20 décembre 2018.  Lectures Italiennes vous présentait une première approche de l’œuvre de l'écrivain de Vérone ( et de Turin, et de Gênes).  Le curateur de cette carte, salgarien convaincu - j'ai nommé Anselmo ROVEDA -  a repris pour notre Atlas son travail de choix d'extraits significatifs, centrés aussi bien sur les paysages - les forêts de Malaisie ou des Montagnes Rocheuses, les déserts du Soudan, les Pampas d'Amérique du Sud, la glace des Pôles, leur lumière, leurs bruits. Mais aussi les animaux - buffles sauvages d'Afrique Australe, kangourous d’Australie, lucioles géantes des forêts des îles des Caraïbes...      

 

 

 

Et, évidemment, les humains:  longue colonne de déportés dans la tempête sibérienne; lettrés, riches marchands, jeunes aristocrates chinois à une fête brillante dans un port le long du fleuve Si-Kiang; les mineurs de charbon écossais et leur vie souterraine;  ce ne sont là que quelques exemples...

          

 

          Nous sommes dans un atlas, il est donc organisé: d'Est en Ouest pour les continents, en partant d'Asie; du Nord au Sud à l'intérieur de chacun. Avec un "bonus": une double page pour les phares, indispensables auxiliaires de la navigation;  quatre phares d'Europe, dont il faudra peut-être chercher la localisation... sur Wikipedia? L'apprenti voyageur - il ou elle a, d'après les indications de l’éditeur, de 6 à 99 ans - n'a qu'à choisir sa destination dans le sommaire, et se reporter à la page indiquée.

 

 

           L'organisation de chaque double-page, pour chaque pays, est identique, on peut trouver à chaque fois le même type d'information  au même emplacement.  Et c'est là que le travail de l'illustrateur, Marco PACI , se révèle particulièrement efficace. Le tiers inférieur de la double-page est le lieu d'une illustration en couleurs (aquarelle ? Je ne sais pas bien identifier, Paci me pardonne...). Voici l'exemple de la Sibérie:

on est frappé par le mouvement qui anime l'image, sifflement du vent, de la neige et des fouets, aveuglement provoqué par la tempête, lumière étrange - lune? soleil? - qui transparaît dans le fond. La lecture du texte (tiré de "Gli orrori della Siberia"...) confirme l'impression de l'image et donne quelques indications (c'est bien le soleil, mais il "serre le cœur" et il "blesse douloureusement les yeux")... Il s'établit un va-et-vient entre le texte et l'image, et chacun enrichit l'autre.

La curiosité première satisfaite, l'attention peut se porter sur les autres dessins de la page, des croquis comme de carnets de voyage, et la silhouette du planisphère où une tache noire situe le pays traversé. Sous le nom du pays, dont les caractères d'imprimerie sont les mêmes que ceux de Avventure sur la couverture, on retrouve le symbole du grand planisphère - jeu de situation pour les plus jeunes - et un titre qui précise le lieu de l'épisode.

 

                   L'imagination du jeune lecteur est stimulée par la richesse de ces images (ici, la forêt de Labuan). Il ou elle pourra déjà se raconter "son" aventure dans la forêt, avant qu'un adulte ne lui lise à haute voix l'épisode correspondant.

                   Car la prose de Emilio Salgari supporte bien une lecture théâtralisée, pour peu que la voix qui lit ait pris contact avec le texte auparavant, et sache régler sa respiration. Les textes de ces extraits s'y prêtent admirablement.

          Cette autre page pour illustrer une atmosphère différente, tout aussi efficace, créée par Marco PACI, pour les hauts-plateaux d'Amérique du Sud. Il semble vraiment l'avoir élaborée sur place, dans son carnet de voyage...

(Illustration dédiée à D. et N.Q. qui sont sur le départ pour un voyage de deux mois à travers tout le continent sud-américain... Les voyageuses et voyageurs aventureux existent bel et bien...)

          Quand vous saurez enfin qu'une introduction de quatre pages, claire et synthétique, intitulée "Viaggi d'inchiostro", voyages d'encre, présente le travail d'Emilio Salgari et ses titres les plus célèbres - pages constellées de ces petits croquis à la plume que l'on retrouvera au fil de l'Atlas - et que vous aurez appris, pour terminer (ou pour commencer à rêver plus précisément à un départ), qu'il existe un Circolo dei viaggiatori e degli esploratori del Cap.Cav. Emilio SALGARI, un Cercle des voyageurs et exlorateurs..., vous aurez, enfants et adultes, tout ce qu'il faut...

          On peut savoir gré à Anselmo ROVEDA d'avoir, à la fin de son introduction, remis en perspective cette littérature de voyage par rapport à aujourd'hui. Qu'il me soit permis de traduire ce paragraphe de conclusion:  " Salgari n'a jamais voyagé, mais il a fait voyager par l'imagination des millions de jeunes. Aujourd'hui, ça peut avoir l'air simple, il suffit de chercher sur le net et n’importe quel endroit peut se matérialiser devant nous, avec ce qu'il faut de photos, de vidéos, de son. Au temps de Salgari, il n'y avait ni internet ni ordinateur,  et même pas d'avions."

               Et le mot de la fin, sur cette image qui permet de rêver, dans sa sobriété (mais gare au tigre qui se cache dans les herbes hautes...): " A deux, nous nous défendrons mieux; et puis nous devons reprendre au plus vite notre voyage".

 

UN GRAND MERCI A GIRALANGOLO

POUR LES IMAGES QUI ILLUSTRENT CET ARTICLE

 

                           

Atlante delle avventure e dei viaggi per terra e per mare

con brani scelti dalle opere letterarie del cap. cav. Emilio Salgari

 Editions :  Giralangolo - Picture Books

 

 56   pages. 
ISBN 9788859257585
19,50 €
 

 

POUR COMPLÉTER:

  • bien que Salgari ne soit pas, en France, aussi célèbre que Jules Verne, certains de ses romans ont été traduits en français, et il existe des "salgariens" français. Si vous voulez en savoir plus, vous pouvez visiter:

- le site très complet de Matthieu LETOURNEUX :

http://mletourneux.free.fr/auteurs/italie/salgari/Salgari.html#biographie

- celui, riche (indépendamment de Salgari), découvert pour l'occasion, de "La Bibliothèque Italienne, observatoire de la littérature italienne":

https://labibliothequeitalienne.com/2017/10/27/emilio-salgari-fait-encore-rever-de-sandokan/

- un autre qui s'intéresse à "la Malaisie à travers les livres", et qui analyse fort bien l'impact de la lecture de Salgari sur les jeunes, et des écrivains italiens célèbres (Pavese, Eco...) :

https://lettresdemalaisie.com/2014/03/25/emilio-salgari-le-pere-de-sandokan/

  • Bien évidemment, il existe aussi un site dédié des "salgariens italiens":      http://www.emiliosalgari.it
  • Une présentation du livre en italien sur le blog de l'éditeur: https://www.edt.it/il-mondo-con-emilio-salgari
  • Et puis un exemple de "voyageur aventureux", le jeune breton Guirec Soudée, qui, de nos jours, écume les mers du monde avec un voilier qui n'est en rien "high tech", et une poule des Canaries baptisée Monique. Il raconte ses aventures en particulier dans: Le monde selon Guirec et Monique. Le récit est moins palpitant que ceux de Salgari, mais son vécu est ébouriffant.

BUON VIAGGIO !

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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Publié le 6 Avril 2019

          Il serait grand temps de revenir aux lectures de classiques promises.  

Après le A de l'Arioste, place au B de Giovanni BOCCACCIO (4 c), dit, en français,  BOCCACE (3 c). Nous voilà à Florence, au milieu du quatorzième siècle ( Le Trecento). Parmi une oeuvre abondante, le recueil de cent nouvelles du DECAMERONE a connu un grand succès dès sa parution, autour de 1350 . Et il a valu à son auteur d'être compté parmi les trois "pères de la langue italienne", avec Dante et Pétrarque. Tout cela n'est pas bien nouveau pour vous.

Le Décaméron fait donc partie, en Italie, du programme scolaire de littérature, et les enseignants se retrouvent confrontés au problème habituel: quelles nouvelles choisir, que ce soit pour le collège ou pour le lycée ("scuola secondaria di primo grado, scuola secondaria di secondo grado") ? Comment  faire entrer de jeunes lecteurs contemporains dans cette langue, riche mais encore imprégnée des constructions latines, qui peut désespérer même des étudiants universitaires? Comment leur faire comprendre des logiques de comportement qui, aujourd'hui, sans les références historiques nécessaires, peuvent déconcerter? Comment leur faire retrouver le plaisir du récit?

         C'est là qu'intervient Bianca PITZORNO, pour le compte des éditions  MONDADORI RAGAZZI, avec une pertinence qui me semble remarquable. Il y a encore un an, je vous aurais envoyé/es sur son site, qui était d'une richesse et d'une pédagogie rares, pour faire sa connaissance. Il n'est malheureusement plus accessible.

Bianca Pitzorno, me direz-vous, n'est-ce pas celle des aventures de Lavinia et de tant d'autres héroïnes que les jeunes lectrices françaises aussi connaissent bien, et apprécient? Oui, c'est bien elle, mais il serait très réducteur de la limiter à ce filon, aussi célèbre soit-il.  Cette sarde d'origine écrit également des romans historiques - toujours centrés sur des personnages féminins, sans pour autant négliger les protagonistes masculins - des essais... J'y reviendrai dans un autre contexte. Je peux juste vous glisser, "en passant" comme on dit en italien en faisant sonner les "en", que mes préférés sont "La bambinaia francese" et " Vita di Eleonora d'Arborea". Il faudrait parler aussi de son travail pour la télévision, de ses traductions, bref d'une grande richesse d'intérêts variés, toujours défendus avec la même ardeur.

Bianca PITZORNO choisit délibérément dix nouvelles sur les cent du Décaméron, "inspirées pour la plupart de la "littérature courtoise" du Moyen-Âge avec les nobles sentiments qui guident les actions de ses personnages. Ce sont des récits qui exaltent la grandeur d'âme, le sens de l'honneur, de la loyauté, de la fidélité à ses idéaux. Des nouvelles où l'amour est une passion plus forte que la mort". C'est ce qu'on peut lire dans une préface que Pitzorno a rédigée elle-même: trois pages qui, avec clarté et précision, donnent une synthèse de ce qu'est le Décameron, des raisons de son succès, de comment il s'inscrit dans les changements socio-économiques du quatorzième siècle florentin, de la conception philosophique de la vie qu'illustrent ses nouvelles, rendant ainsi cette lecture accessible à des non-universitaires. Jeunes ou adultes, d'ailleurs.

L'autre question fondamentale de la lecture de Boccace, c'est celle de la langue. Là encore, en quelques mots, nous avons une introduction à l'histoire de la langue italienne: "Dans les années où Boccace écrivait, la langue italienne était encore très jeune (avant le quatorzième siècle, en Italie, on écrivait en latin) et aujourd'hui lire ces nouvelles dans leur langue originale serait difficile et demanderait énormément de notes.

          C'est pourquoi nous avons décidé de les "traduire", comme depuis une langue étrangère. Pas d'en faire un abrégé, pas les adapter ou les re-raconter (ce qui a été fait jusqu'à présent, ndt). Simplement les traduire" .

C'est un choix différent de celui de Calvino pour le Roland Furieux, et pour Boccace, il se révèle particulièrement pertinent. Les lecteurs contemporains peuvent suivre les aventures du comte Gualtieri d'Anversa, Gauthier d'Anvers,  victime  de la perfidie d'une princesse de la cour de France, et réduit à l'état de palefrenier pour survivre. Ou les revers de fortune du marchand amalfitain Landolfo Rufolo, successivement riche, puis devenu pirate pour renflouer ses caisses, attaqué par des pirates turcs et réduit en esclavage, puis sauvé par le naufrage du bateau qui l'emmène... La très célèbre histoire du faucon de Federigo degli Alberighi; ou encore celle du brigand-gentilhomme Ghino di Tacco, qui guérit de sa goutte,  en le mettant au régime, l'abbé de Cluny - l'abate di Clignì - qu'il a, dans un premier temps, enlevé pour lui voler ses grandes richesses. Ou l'histoire si délicate de l'amour de Lisa, jeune fille d'un pharmacien florentin établi à Palerme " au temps où les français furent chassés de Sicile", pour son roi Pierre d'Aragon: elle se rend bien compte que c'est un amour impossible, mais la situation se dénouera grâce à un troubadour, toscan lui aussi, et à la chanson qu'il compose.

A vous de découvrir les autres de ces dix nouvelles, que Bianca Pitzorno a choisi d'intituler:

"BOCCACCIO, Dame, mercanti e cavalieri"

Vous n'êtes pas sans remarquer, entre les Dames et les Chevaliers, la présence des Marchands, qui sont les témoins des temps nouveaux : Boccace les fait entrer dans ses nouvelles comme ils sont entrés dans la vie économique et politique de ce qui n'est pas encore l'Italie.

 

          Comme elle le fera ensuite pour le Roland Furieux, deux ans plus tard (nous sommes en 2007 pour le Decamerone),  Grazia NIDASIO ajoute sa griffe pour rendre les nouvelles plus aisément lisibles.

Mais, avant de continuer, il faut que vous sachiez que la dessinatrice, la mère de Valentina Mela Verde et de l'inoubliable Stefi, et de tant d'autres créations et illustrations, nous a quittés la nuit de Noël 2018. Elle avait 87 ans et plein de projets. Les Français n'y ont pas fait vraiment attention, mais si vous lisez l'italien, voici cet hommage juste et beau paru dans le numéro 360 de la revue Andersen, sous la plume de  Matteo CORRADINI qui a beaucoup travaillé avec Grazia.

          Dès l'image de couverture que vous voyez ci-dessus, on saisit l'essence de l'illustration de ces dix nouvelles. À l'intérieur de la lettrine de l'initiale de Boccace,  la belle Monna Giovanna est représentée comme le seront ensuite tant de belles dames de la Renaissance: fin profil, souligné par le rang de perles sur le cou mince et le ruban autour du front bombé,  suggestion de cheveux vaporeux, robe de brocart (?), mais aussi ce regard étrangement fixe que l'on comprendra en lisant la nouvelle du faucon de Federigo évoquée plus haut. Et puis, en regardant mieux la lettrine, on identifie ce qui aurait pu passer pour des fleurs comme quatre bouffons - giullari - se tordant de rire.

Les Dames et les Chevaliers de la tradition courtoise des cours provençales, les drames de l'amour et de la mort, mais aussi les farces que peut inventer l'esprit humain, et le rire lié aux histoires racontées.

 

 Grazia Nidasio l'a précisé dans son interview pour la revue Arabeschi: "Dans la mise en page, j'ai créé une rupture entre une nouvelle et l'autre, par une série de clowns ou de bouffons qui servent, justement, a séparer "il sapore ognun diverso ( dit Boccace)", la saveur à chaque fois différente" de chaque nouvelle. Elle recrée ainsi une structure pour remplacer celle du recueil original, les dix jeunes gens, pendant dix jours dans la campagne florentine pour fuir la peste, qui racontent chacun, chaque jour, une histoire sur le thème proposé par "le roi" ou "la reine" de la journée.

          Ce qui frappe, aussi bien dans les figures "d'entractes" que dans les illustrations de l'histoire à proprement parler, c'est le mouvement constant: il est présent tant dans les aventures racontées - la Fortuna - le sort, pour faire court -  qui ballotte les humains aux quatre coins du monde alors connu, l'Italie, l'Europe, la Méditerranée - que dans les phrases qui les narrent. Et la dessinatrice est à son affaire dans les courses-poursuites, les tournois, les tempêtes...

         

 

          Elle fait aussi le choix, au début de chaque nouveau récit, d'isoler trois ou quatre moments-clés, illustrés en vignettes (souvenir de son travail pour le Corriere dei Piccoli?), présentées sur l'avant-page, puis reprises au cours de l'histoire. Sans préjuger d'illustrations plus consistantes, sur la page entière ou deux demi-pages, pour les moments marquants.

 

 

          Grazia Nidasio est tout aussi capable de scènes élégiaques comme la rencontre du fils "idiot" d'un très riche noble Chypriote - " tanti e tanti anni fa", il y a très très longtemps - sunommé Cimone, ce qui n'est pas très flatteur. Cimone, par un bel après-midi de mai, errant dans une campagne verdoyante et fleurie où ne manque pas le frais ruisseau, tombe sur la très jeune et superbe Efigenia, endormie, ainsi que sa suite, dans l'ombre fraîche d'un bosquet. La révélation de la beauté va arracher Cimone à son handicap. C'est ce moment qu'illustre la dessinatrice, même si les aventures de "L'innamorato pazzo" - L'amoureux fou, en jouant sur l'adjectif, les titres de ce recueil n'étant pas de Boccace - deviennent ensuite plus trépidantes et bien moins romantiques.

 

 

          Si l'on ajoute aux qualités du texte et à celles des illustrations le soin de la mise en page, du choix des caractères typographiques, on comprend aisément que ces florilège de nouvelles du Decamerone de Giovanni Boccaccio est une occasion parfaite pour initier de jeunes lecteurs - et,  j'insiste, de moins jeunes également- . On peut rêver que, se prenant au jeu, aidés par des "passeurs" enthousiastes, certaines et certains aient envie d'aller voir à la source. Mais ceci est une autre histoire...

BOCCACCIO, Dame, mercanti e cavalieri

Dieci novelle cortesi scelte e tradotte da BIANCA PITZORNO

Illustrato da GRAZIA NIDASIO

Mondadori, avril 2007, 170 pages  volume relié, 15,5 x 23,5 cm, 16 €

"De 10 à 14 ans"

Il semble cependant,  à confirmer par un libraire, qu'on ne le trouve plus présentement  que dans l'édition 

brochée de 2011, dans la collection Oscar Junior de Mondadori, également illustré par Grazia Nidasio. Je ne l'ai pas eue entre les mains.

192 pages, 12,7 x 19 cm, 10 €

 ISBN 978880460772                                                                             

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