Publié le 6 Avril 2019

          Il serait grand temps de revenir aux lectures de classiques promises.  

Après le A de l'Arioste, place au B de Giovanni BOCCACCIO (4 c), dit, en français,  BOCCACE (3 c). Nous voilà à Florence, au milieu du quatorzième siècle ( Le Trecento). Parmi une oeuvre abondante, le recueil de cent nouvelles du DECAMERONE a connu un grand succès dès sa parution, autour de 1350 . Et il a valu à son auteur d'être compté parmi les trois "pères de la langue italienne", avec Dante et Pétrarque. Tout cela n'est pas bien nouveau pour vous.

Le Décaméron fait donc partie, en Italie, du programme scolaire de littérature, et les enseignants se retrouvent confrontés au problème habituel: quelles nouvelles choisir, que ce soit pour le collège ou pour le lycée ("scuola secondaria di primo grado, scuola secondaria di secondo grado") ? Comment  faire entrer de jeunes lecteurs contemporains dans cette langue, riche mais encore imprégnée des constructions latines, qui peut désespérer même des étudiants universitaires? Comment leur faire comprendre des logiques de comportement qui, aujourd'hui, sans les références historiques nécessaires, peuvent déconcerter? Comment leur faire retrouver le plaisir du récit?

         C'est là qu'intervient Bianca PITZORNO, pour le compte des éditions  MONDADORI RAGAZZI, avec une pertinence qui me semble remarquable. Il y a encore un an, je vous aurais envoyé/es sur son site, qui était d'une richesse et d'une pédagogie rares, pour faire sa connaissance. Il n'est malheureusement plus accessible.

Bianca Pitzorno, me direz-vous, n'est-ce pas celle des aventures de Lavinia et de tant d'autres héroïnes que les jeunes lectrices françaises aussi connaissent bien, et apprécient? Oui, c'est bien elle, mais il serait très réducteur de la limiter à ce filon, aussi célèbre soit-il.  Cette sarde d'origine écrit également des romans historiques - toujours centrés sur des personnages féminins, sans pour autant négliger les protagonistes masculins - des essais... J'y reviendrai dans un autre contexte. Je peux juste vous glisser, "en passant" comme on dit en italien en faisant sonner les "en", que mes préférés sont "La bambinaia francese" et " Vita di Eleonora d'Arborea". Il faudrait parler aussi de son travail pour la télévision, de ses traductions, bref d'une grande richesse d'intérêts variés, toujours défendus avec la même ardeur.

Bianca PITZORNO choisit délibérément dix nouvelles sur les cent du Décaméron, "inspirées pour la plupart de la "littérature courtoise" du Moyen-Âge avec les nobles sentiments qui guident les actions de ses personnages. Ce sont des récits qui exaltent la grandeur d'âme, le sens de l'honneur, de la loyauté, de la fidélité à ses idéaux. Des nouvelles où l'amour est une passion plus forte que la mort". C'est ce qu'on peut lire dans une préface que Pitzorno a rédigée elle-même: trois pages qui, avec clarté et précision, donnent une synthèse de ce qu'est le Décameron, des raisons de son succès, de comment il s'inscrit dans les changements socio-économiques du quatorzième siècle florentin, de la conception philosophique de la vie qu'illustrent ses nouvelles, rendant ainsi cette lecture accessible à des non-universitaires. Jeunes ou adultes, d'ailleurs.

L'autre question fondamentale de la lecture de Boccace, c'est celle de la langue. Là encore, en quelques mots, nous avons une introduction à l'histoire de la langue italienne: "Dans les années où Boccace écrivait, la langue italienne était encore très jeune (avant le quatorzième siècle, en Italie, on écrivait en latin) et aujourd'hui lire ces nouvelles dans leur langue originale serait difficile et demanderait énormément de notes.

          C'est pourquoi nous avons décidé de les "traduire", comme depuis une langue étrangère. Pas d'en faire un abrégé, pas les adapter ou les re-raconter (ce qui a été fait jusqu'à présent, ndt). Simplement les traduire" .

C'est un choix différent de celui de Calvino pour le Roland Furieux, et pour Boccace, il se révèle particulièrement pertinent. Les lecteurs contemporains peuvent suivre les aventures du comte Gualtieri d'Anversa, Gauthier d'Anvers,  victime  de la perfidie d'une princesse de la cour de France, et réduit à l'état de palefrenier pour survivre. Ou les revers de fortune du marchand amalfitain Landolfo Rufolo, successivement riche, puis devenu pirate pour renflouer ses caisses, attaqué par des pirates turcs et réduit en esclavage, puis sauvé par le naufrage du bateau qui l'emmène... La très célèbre histoire du faucon de Federigo degli Alberighi; ou encore celle du brigand-gentilhomme Ghino di Tacco, qui guérit de sa goutte,  en le mettant au régime, l'abbé de Cluny - l'abate di Clignì - qu'il a, dans un premier temps, enlevé pour lui voler ses grandes richesses. Ou l'histoire si délicate de l'amour de Lisa, jeune fille d'un pharmacien florentin établi à Palerme " au temps où les français furent chassés de Sicile", pour son roi Pierre d'Aragon: elle se rend bien compte que c'est un amour impossible, mais la situation se dénouera grâce à un troubadour, toscan lui aussi, et à la chanson qu'il compose.

A vous de découvrir les autres de ces dix nouvelles, que Bianca Pitzorno a choisi d'intituler:

"BOCCACCIO, Dame, mercanti e cavalieri"

Vous n'êtes pas sans remarquer, entre les Dames et les Chevaliers, la présence des Marchands, qui sont les témoins des temps nouveaux : Boccace les fait entrer dans ses nouvelles comme ils sont entrés dans la vie économique et politique de ce qui n'est pas encore l'Italie.

 

          Comme elle le fera ensuite pour le Roland Furieux, deux ans plus tard (nous sommes en 2007 pour le Decamerone),  Grazia NIDASIO ajoute sa griffe pour rendre les nouvelles plus aisément lisibles.

Mais, avant de continuer, il faut que vous sachiez que la dessinatrice, la mère de Valentina Mela Verde et de l'inoubliable Stefi, et de tant d'autres créations et illustrations, nous a quittés la nuit de Noël 2018. Elle avait 87 ans et plein de projets. Les Français n'y ont pas fait vraiment attention, mais si vous lisez l'italien, voici cet hommage juste et beau paru dans le numéro 360 de la revue Andersen, sous la plume de  Matteo CORRADINI qui a beaucoup travaillé avec Grazia.

          Dès l'image de couverture que vous voyez ci-dessus, on saisit l'essence de l'illustration de ces dix nouvelles. À l'intérieur de la lettrine de l'initiale de Boccace,  la belle Monna Giovanna est représentée comme le seront ensuite tant de belles dames de la Renaissance: fin profil, souligné par le rang de perles sur le cou mince et le ruban autour du front bombé,  suggestion de cheveux vaporeux, robe de brocart (?), mais aussi ce regard étrangement fixe que l'on comprendra en lisant la nouvelle du faucon de Federigo évoquée plus haut. Et puis, en regardant mieux la lettrine, on identifie ce qui aurait pu passer pour des fleurs comme quatre bouffons - giullari - se tordant de rire.

Les Dames et les Chevaliers de la tradition courtoise des cours provençales, les drames de l'amour et de la mort, mais aussi les farces que peut inventer l'esprit humain, et le rire lié aux histoires racontées.

 

 Grazia Nidasio l'a précisé dans son interview pour la revue Arabeschi: "Dans la mise en page, j'ai créé une rupture entre une nouvelle et l'autre, par une série de clowns ou de bouffons qui servent, justement, a séparer "il sapore ognun diverso ( dit Boccace)", la saveur à chaque fois différente" de chaque nouvelle. Elle recrée ainsi une structure pour remplacer celle du recueil original, les dix jeunes gens, pendant dix jours dans la campagne florentine pour fuir la peste, qui racontent chacun, chaque jour, une histoire sur le thème proposé par "le roi" ou "la reine" de la journée.

          Ce qui frappe, aussi bien dans les figures "d'entractes" que dans les illustrations de l'histoire à proprement parler, c'est le mouvement constant: il est présent tant dans les aventures racontées - la Fortuna - le sort, pour faire court -  qui ballotte les humains aux quatre coins du monde alors connu, l'Italie, l'Europe, la Méditerranée - que dans les phrases qui les narrent. Et la dessinatrice est à son affaire dans les courses-poursuites, les tournois, les tempêtes...

         

 

          Elle fait aussi le choix, au début de chaque nouveau récit, d'isoler trois ou quatre moments-clés, illustrés en vignettes (souvenir de son travail pour le Corriere dei Piccoli?), présentées sur l'avant-page, puis reprises au cours de l'histoire. Sans préjuger d'illustrations plus consistantes, sur la page entière ou deux demi-pages, pour les moments marquants.

 

 

          Grazia Nidasio est tout aussi capable de scènes élégiaques comme la rencontre du fils "idiot" d'un très riche noble Chypriote - " tanti e tanti anni fa", il y a très très longtemps - sunommé Cimone, ce qui n'est pas très flatteur. Cimone, par un bel après-midi de mai, errant dans une campagne verdoyante et fleurie où ne manque pas le frais ruisseau, tombe sur la très jeune et superbe Efigenia, endormie, ainsi que sa suite, dans l'ombre fraîche d'un bosquet. La révélation de la beauté va arracher Cimone à son handicap. C'est ce moment qu'illustre la dessinatrice, même si les aventures de "L'innamorato pazzo" - L'amoureux fou, en jouant sur l'adjectif, les titres de ce recueil n'étant pas de Boccace - deviennent ensuite plus trépidantes et bien moins romantiques.

 

 

          Si l'on ajoute aux qualités du texte et à celles des illustrations le soin de la mise en page, du choix des caractères typographiques, on comprend aisément que ces florilège de nouvelles du Decamerone de Giovanni Boccaccio est une occasion parfaite pour initier de jeunes lecteurs - et,  j'insiste, de moins jeunes également- . On peut rêver que, se prenant au jeu, aidés par des "passeurs" enthousiastes, certaines et certains aient envie d'aller voir à la source. Mais ceci est une autre histoire...

BOCCACCIO, Dame, mercanti e cavalieri

Dieci novelle cortesi scelte e tradotte da BIANCA PITZORNO

Illustrato da GRAZIA NIDASIO

Mondadori, avril 2007, 170 pages  volume relié, 15,5 x 23,5 cm, 16 €

"De 10 à 14 ans"

Il semble cependant,  à confirmer par un libraire, qu'on ne le trouve plus présentement  que dans l'édition 

brochée de 2011, dans la collection Oscar Junior de Mondadori, également illustré par Grazia Nidasio. Je ne l'ai pas eue entre les mains.

192 pages, 12,7 x 19 cm, 10 €

 ISBN 978880460772                                                                             

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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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