Publié le 27 Septembre 2021

          L’automne est décidément arrivé, aucun doute, et, tirés de sa petite pile d'albums réjouissants, Lectures Italiennes va vous en présenter quelques-uns qui aideront les enfants à conserver le dynamisme et la joie de l'été. Et vous, adultes, en bénéficierez par rebond. 

          Pour aujourd'hui, voilà:

 

c'est une histoire peu banale. À l'origine, une chèvre ( la capra) et un banc (la panca).  Irrémédiablement prisonniers l'un de l'autre par la vertu d'un scioglilingua [cholili-ngoua- le fameux son gli est très difficile pour un palais français, c'est un l mouillé un peu comme celui de million], un scioglilingua, donc, qui porte en français le joli nom de "virelangue" - "Les chaussettes de l'archiduchesse...", en somme.

          Tous les lecteurs, toutes les lectrices  italiennes l'ont déjà, entretemps,  répété  deux ou trois fois... Pour la chèvre, c'est soit "sur le banc", "sopra la panca", et alors tout va bien pour elle, "la capra campa". Mais si c'est "sous le banc", "sotto la panca", malheur, la chèvre crève tout bonnement, "la capra crepa".  Essayez donc de le dire de plus en plus vite:

Sopra la panca, la capra campa / Sotto la panca, la capra crepa"...

 

 

          Et c'est ainsi depuis... des siècles peut-être. Mais c'était sans compter avec la poésie, sous la plume (ou le clavier, oui...) de Giusi QUARENGHI: il lui a suffi de changer deux petites lettres, et voici "campa" qui devient "canta". Et, pour éviter toute équivoque, elle affirme dès la table des matières initiale, puis en pleine  page: page 9 : "La capra canta sopra e sotto la panca" (inutile de traduire, n'est-ce pas?) et page 41: La capra canta e bene campa anche senza panca" - la chèvre chante et vit tout à fait bien même sans banc"....

          Le maléfice est rompu, la chèvre est libre de chanter, et avec elle la voix des enfants qui se sentiront autorisés, eux aussi, à chanter, à mettre en mots toutes leurs émotions, leur vécu. À suivre avec jubilation la voix de la poésie, pour ensuite se lancer eux aussi, "puisque la chèvre le fait...".

          Ce recueil de poésies, nous le devons aux éditions des souris qui peignent, les  TOPIPITTORI qui vous sont désormais familiers, dans la collection qui porte bien son nom: Parola Magica [mÀdjica]. Relié dans sa couverture cartonnée, son format de 14 x 19 cm le fait tenir aisément  dans la main de l'adulte qui lit, mais est aussi d'accès facile pour les petites mains qui feuilletteront ses 80 pages colorées (et solides) pour choisir laquelle des poésies sera au menu du jour.

 

          Sera-ce la joie d'une journée un peu folle  : " Con le scarpe /sulla testa - avec mes chaussures / sur la tête ... dico piano / a tutto il mondo / che io oggi / son contenta - je dis doucement / au monde entier / que moi, aujourd'hui / je suis contente"  ?

 

           Sera-ce la grande colère qui m'envahit et que je ne sais pas gouverner ? 

" Furia, furia, sempre e adesso... - Fureur, fureur, maintenant et toujours..."

 

 

          Ou encore mes réflexions sur le ciel et sa place  dans le monde? " Il fatto è che i monti / lo tengono lassù / -il cielo voglio dire - Le fait est que les montagnes / le tiennent posé là-haut - c'est du ciel que je parle, hein?-...

 

 

        Et pourquoi pas de la lune, dans le ciel ? "Luna maga luna / strega luna cùllami -  lune lune magicienne / sorcière de lune, berce-moi..."

 

    

          Mais tout aussi bien de ma tante Mirella et de sa nostalgie pour la pluie de son pays natal : "Ma a volte la nostalgia / la punge dentro gli occhi / Allora... - Mais parfois la nostalgie / la pique à l'intérieur des yeux. / Alors..."

          Et pourquoi pas la poésie des "Bambine e bambini di tutte le età / siamo noi il patrimonio dell'umanità- Filles et garçons de tout âge / c'est nous le patrimoine de l'humanité"... qui rappelle en conclusion que "(siamo) fratelli e sorelle di un certo Pinocchio.... (nous sommes ) frères et sœurs d'un certain Pinocchio..."

 

 

 

          Vous n'avez là, vous vous en doutez, qu'un petit échantillon des trente-six poésies offertes par Giusi Quarenghi à ses lectrices et lecteurs. Mais vous avez compris que son sujet est la parole des enfants, l'expression de leurs émotions, quelles qu'elles soient. Qu'elles concernent la famille, avec ses incompréhensions (" Voi dite che sono distratta / ma..." - Vous, vous dites que je suis distraite/ mais..."), ou avec ses sentiments intenses ("Il mio papà c'è sempre... - Mon papa est toujours là") ; les peurs de la nuit, ou de la mort, à dompter; les relations avec les animaux, chiens, chats ... ou loups ... ; avec les plantes et la nature, comme cette étonnante bambina-orto, petite-fille-jardin (potager...) qui plante ..."semi d'orzo e di ruchetta / dentro l'orlo della gonna - des graines d'orge et de roquette / dans l’ourlet de (sa) jupe"... Avec l'air, le vent, l'eau - ah, les flaques d'eau, le pozzanghere [potsà-nguéré]... Mais aussi le contact de l'eau de mer -  Avec les racines... Les douleurs de la maladie...  Et encore...  Et aussi ... Selon la formule désormais consacrée, je vous laisse découvrir la richesse de ce recueil.

         Pour bien comprendre la force de ces "chansons caprines", voici, en commençant par la dernière, les trois citations que l'auteure a mises en exergue:

De Franz KAFKA :

                " Le cose comuni sono per se stesse miracoli", - les choses communes sont en soi des miracles"   

De Antonio PORTA:

                 "Faccio poesia per vendicare tutti i bambini, quelli presenti, quelli passati (compreso me stesso), e quelli futuri, perchè ai bambini viene impedito di reinventare linguisticamente il mondo come invece vorrebbero" - Je fais de la poésie pour venger tous les enfants, les enfants présents, les enfants passés (moi y compris), et les enfants futurs, car on empêche les enfants de ré-inventer linguistiquement le monde, comme ils voudraient le faire".

De Anne  SEXTON :

                    "Uova e parole vanno maneggiate con cura.

                     Una volta rotte non si possono riparare"                 

"Les œufs et les mots doivent être maniés avec soin. / Une fois cassés, on ne peut plus les réparer"

         

          Si vous voulez approfondir le rapport de Giusi QUARENGHI avec les mots, et pour peu que vous lisiez l'italien (...), prenez le temps de voir ce qu'elle écrivait sur le blog des éditeurs, en mai 2021, au moment de la sortie de La Capra Canta. C'est une poetessa à part entière, qu'elle écrive pour les enfants ou pour les adultes - par exemple Basuràda, chez Book Editore, 2017, dans la collection "écritures extra ordinaires, scritture extra ordinarie" (Descendre assez bas sur la page pour trouver la notice de ce livre).

          Ce n'est pas ici le lieu de faire une analyse métrique des poésies de La Capra Canta, leur richesse et leur musicalité ressort déjà d'une "simple" lecture, et les enfants y sont sensibles, autant, sinon plus,  que les grands.

 

 

          Enfin, est-il nécessaire d'ajouter quoi que ce soit au sujet des illustrations de Lucio SCHIAVON ? Vous les voyez sur les images ici reproduites, vous pouvez en admirer d'autres sur le site de l'illustrateur vénitien. Et, une fois encore, je laisse la parole à Giusi Quarenghi, qui le dit bien mieux que n'importe qui:

“ Ogni pagina è più grande dei suoi centimetri, si allarga come uno zoom; a volte esplode, a volte sprofonda, sempre ti porta con sé, I colori sono scorte e fulmini di luce e buio che il soggetto sia paesaggio o creatura, questa diventa paesaggio e quello ha fisionomie da vivo. Gli animali sono energia e danza, e se paiono voler fare gli aggressivi hanno qualcosa che dice che è per gioco. Non c’è ombra di didascalia e di descrizione, il disegno riesce a far muovere il testo, non lo lascia com’è e non gli sta addosso. Alla fine, ero sciolta come una bustina di effervescente che ha trovato un bicchiere d’acqua, come un golf liberato dall’ infeltrimento contenta e graziata da un mondo tanto bislacco e strampalato da meritarsi tutta la mia fiducia “ .

"Chaque page est plus grande que ses centimètres, elle s’élargit comme un zoom : parfois elle explose, parfois elle s’abîme, elle t’emmène toujours avec elle. Les couleurs sont des stocks et des éclairs de lumière et d’ombre, que le sujet soit un paysage ou une créature : la créature devient paysage, et celui-ci prend des airs de vivant. Les animaux sont énergie et danse, et s’ils semblent vouloir faire leurs agressifs, ils ont quelque chose qui dit que c’est un jeu. Il n’y a pas l’ombre d’une explication ou d’une description, le dessin arrive à faire bouger le texte, il ne le laisse pas tel quel, il ne pèse pas dessus. À la fin, j’étais liquéfiée comme un comprimé effervescent qui a trouvé un verre d’eau, comme un pull libéré du feutrage, contente et absoute par ce monde si farfelu, si extravagant qu’il mérite toute ma confiance ".

 

LA CAPRA CANTA

Textes: Giusi QUARENGHI,  illustrations: Lucio SCHIAVO

Éditions TOPIPITTORI

MAI 2021

80 pages, 16 €

ISBN: 9788833700694

Âge: 5 ans / 7 ans

 

 

 

UN GRAND MERCI AUX SOURIS QUI PEIGNENT POUR LES IMAGES

et à la Souris chargée de Presse, Lisa, toujours réactive et disponible.

POST SCRIPTUM

Pour qui souhaite retrouver les articles sur d'autres œuvres de Giusi QUARENGHI  :

2013: Io sono il cielo che nevica azzurro

2014 : Sonno gigante, sonno piccino

2016 : des contes

2020: Io ti domando       (deux articles)

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

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