Publié le 25 Mai 2021

          Ce grand album (24 x 32,1 cm) porte un sous-titre tout à fait pertinent: " Il primo passo nella selva oscura". Dans "la forêt obscure", certes,  c'est un des termes les plus facilement associés à "Divine Comédie"; mais le "premier pas" de qui? 

          Eh bien, à la fois le premier pas de l'auteur et héros du poème, Dante, que l'on voit sur la couverture, silhouette reconnaissable à son manteau rouge et à sa couronne de lauriers, exprimant sa stupeur d'un geste des deux mains; et à la fois le premier pas de la lectrice, du lecteur. Il, elle se lance dans l'aventure de ce texte qui peut inspirer crainte et révérence, a priori "forêt obscure" aussi, qui s'est de plus chargé de sens tout au long des sept siècles de son existence.

             Daniele ARISTARCO et Marco SOMÀ tracent un double chemin de lecture qui convient à différents tempéraments, se prête à différentes vitesses, qui permet en tout cas à chacune, à chacun d’avancer à son rythme.  Chaque double-page présente:

- à droite,  une étonnante image en pleine page de Marco Somà. Dix-neuf images qui nous emmènent à travers les trois règnes, avec Dante. Toujours, en bas à droite, un cartouche,  petit billet à peine déplié, portant, sous le titre de la Cantica ( Inferno, Purgatorio, Paradiso) et le numéro du chant d'origine, une terzina, ce groupe de trois vers de onze syllabes qui sont les "briques"  composant les chants de la Divine Comédie. C'est là que l'on apprécie pleinement le grand format de l'album, l'illustration de la terzina a tout l'espace requis pour se déployer et passer même sur la page de gauche.

- À gauche, plus ou moins englobé dans le dessin, le récit d'Aristarco. Il est indépendant de l'illustration, il va son chemin par paragraphes plus ou moins longs, nécessitant parfois, mais pas toujours, de tourner la page pour continuer la lecture, scandée par des titres intermédiaires ( ... Les doutes d'un jeune lecteur....Histoire d'un titre... Beatrice.... La partition...) . Quand je dis qu'il est indépendant, images et texte parlent du même sujet, bien sûr, les images créant l'atmosphère du voyage dont Aristarco parle aux jeunes lecteurs.  

          C'est donc d'abord le récit en images qui s'impose. Marco Somà a choisi de représenter les acteurs de la Divine Comédie par des animaux anthropomorphes pour deux raisons (c'est ce qu'il explique en particulier dans une rencontre en ligne en direction des écoles où les deux auteurs dialoguent avec une journaliste et répondent aux questions posées par les élèves): - d'une part, ces animaux permettent plus facilement à toute sorte de lecteurs de s'identifier, c'est une façon de rendre le poème encore plus universel. - D'autre part il reprend là une tradition que l'on trouve dans l’œuvre de peintres comme Jérôme Bosch ou Matthias Grünewald, pour ne citer qu'eux. Sans oublier le monde des miniaturistes du XIVe siècle.  Les variations sont innombrables, tant à l'intérieur de chaque Cantica qu'en passant de l'une à l'autre. Il y a déjà là l'occasion de longues explorations, interrogations, dialogues. L’expression des sentiments entre le Poète et son guide, par exemple, puis entre Dante et Beatrice. Aucune scène, que ce soit en Enfer ou au Paradis, n'est statique, nous sommes emportés avec Dante et Virgile, puis Beatrice.  Et vient ensuite l'envie d'en savoir plus.

           L'effroi de l'Enfer est exprimé ici par le vide, cette sorte de désert (voir encore le dialogue cité plus haut) où poussent de rares et inquiétants  végétaux, des arbres torturés, peuplés d'oiseaux de cauchemar, et l'effet est convaincant.  Mais le regard rencontre aussi des motifs qui le font "sortir" de "l'autre monde": le voile qui enveloppe le couple de Paolo et Francesca, un peu à la façon de celui qui entoure le créateur au plafond de la Sixtine; ou encore la superbe tête de bélier grec de Ulysse, et le cheval-Diomède, tous deux encore toujours dans l'élan de leurs aventures. Ainsi, mutatis mutandis, Dante campe-t-il, tout au long de son poème, pour relier le lecteur au monde qu'il connaît, de petits tableaux de la vie quotidienne: les flocons de neige larges et silencieux, le vol de lucioles dans la nuit d'été, le chantier de gondoles vénitien...

           

          Le même fond s'adoucit au Purgatoire, il se peuple de rochers de lapis-lazuli, les animaux nous sont plus familiers, et l'ange-ours qui accueille les deux voyageurs garde une porte, écho de celles de Giotto ou de Duccio dans la peinture florentine.

             Au Paradis, par contre, nous volons dans un ciel de couleur tendre, semé de nuages où se posent les voyageurs et les âmes qui les accueillent. Les animaux sont connus, et bienveillants. Avec, toujours, ce mouvement incessant qui pousse Dante vers le haut en compagnie de Beatrice.

            Les adultes ne sont pas en reste dans l'appréciation de cette partie de l'album, même si (surtout si?) ils ne lisent pas l'italien. Pourvu qu'ils se procurent  une traduction : avec les références du cartouche, et celles, plus précises encore, de la dernière page, (qui explicitent les situations illustrées, pour les italophones)  ils pourront chercher la traduction de la terzina, et apprécier le choix de l'illustrateur. Adultes ou pas, d'ailleurs.  Si l'on a déjà une certaine familiarité avec le texte, ces illustrations bousculent et font émerger de nouvelles nuances.

 

              Daniele ARISTARCO, quant à lui, a fait le choix, comme Dante, de s'adresser directement à son lecteur, à sa lectrice, et de partager l'histoire de sa rencontre avec La Divine Comédie. À l'âge de neuf ans, lui aussi. Il raconte sa curiosité, sa perplexité, sa toute première lecture - presque clandestine, en pleine nuit, dans ce livre "trop grand, et lourd", descendu difficilement d'un rayon élevé de la bibliothèque familiale, qu'il pose  "sur la table de noyer". Et c'est "debout, tout tremblant", dans un murmure, qu'il lit les quatre premières terzine les plus célèbres de la littérature. Et il s'ensuit, pour lui, "un mystérieux silence".

               Petit à petit, Aristarco explicite les enjeux de ce voyage dans l'outre-tombe, en liaison avec les questions qu'il faut bien appeler "métaphysiques" que se posait le jeune lecteur qu'il était alors,  les peurs, pas seulement dans "la forêt obscure", les épreuves, le "cône de lumière" de la raison... Et il rassure, tel un nouveau Virgile, le lecteur, la lectrice d'aujourd'hui, éclaire " l'histoire d'un titre " (Comédie? Divine?), souligne l'harmonie extraordinaire de la construction du poème, et le sens de cette harmonie, évoque la question de la "réalité" de ce voyage, en le reliant à Beatrice, et donc en parlant aussi du Purgatoire et du Paradis. Il ose faire approcher ses lecteurs ( une fois encore, pas que les jeunes) du thème de la recherche de la connaissance, des mots adaptés pour l'exprimer, du "visage de Dieu". Et en conclut à la nécessité de lire à voix haute, pour soi ou pour un auditoire, l'incomparable musique des vers de cette Divine Comédie. 

              Daniele Aristarco, qui fréquente beaucoup les classes et connaît les collégiens et lycéens actuels, les prend au sérieux et les croit capables de cette lecture. Pas de "toute la Divine Comédie", pas tout de suite. Mais aborder cette lecture, sans crainte de rester prisonnier de la "forêt obscure".

Et les questions posées par ces mêmes jeunes lecteurs au cours de l'émission signalée plus haut montrent qu'il ne se trompe pas.

               Un album hors du commun.

 

 

La DIVINA COMMEDIA - Il primo passo nella selva oscura

de Daniele ARISTARCO, illustré par Marco SOMÀ

Einaudi Ragazzi 

à partir de 7 ans

Format: 24 x 32,1 cm       48 pages      16 €

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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Publié le 18 Mai 2021

           Quel âge ont-ils donc, ces "piccoli" et ces "piccole"? Nous en reparlerons à l'occasion de chacun des livres encore à présenter.

            Aujourd'hui, je voudrais simplement partager avec vous un témoignage étonnant trouvé au cours des lectures "dantesques", nombreuses, mises à disposition de ses lecteurs par la revue ANDERSEN (voir la rubrique PAGES, dans la colonne de droite, si vous ne connaissez pas...), et par Lorenzo COVERI qui signe un article dans le numéro de mai - 382- . L'article est en avant-première sur le site de la revue, et bénéficie de toute sorte de liens, en particulier sur l'Académie Treccani déjà citée précédemment.  Je vous le recommande vraiment, on peut le lire par chapitres, et on y fait plein de découvertes.

             Comme l'histoire, justement, que nous raconte Carmela CAMODECA. Ce n'est pas un texte de circonstance,  il a été écrit en 2016. Et Madame CAMODECA précise d'emblée qu'elle ne veut pas faire de cet épisode un cas emblématique, simplement elle témoigne. Sa petite-fille de trois ans et trois mois a été confiée à ses grands-parents pour un mois. Le premier soir elle n'arrive pas à s'endormir et pleure à chaudes larmes, nostalgie de la séparation d'avec ses parents sans doute. La nonna  Carmela essaie, pour la consoler, tout son répertoire de berceuses, historiettes, câlins, sans aucun succès. De guerre lasse, sans trop savoir pourquoi, elle commence à réciter à la fillette, à voix basse, le fameux premier chant de l'Enfer de la Divine Comédie, "jusqu'au vers 90"... Et, stupeur, la fillette arrête de pleurer et écoute dans la pénombre. Et quand la grand-mère s'arrête, elle dit, d'une petite voix: " Tu me racontes celle d'avant?". Bis de la nonna, qui, cette fois-ci, malgré la pénombre, y met un peu plus de conviction et de mimiques.

               Pendant une dizaine de soirs de suite, la fillette réclame "Nel mezzo del cammin". Et elle commence à demander le sens de certains mots du poème, "selva", "pelago", en redemandant plusieurs fois, comme un jeu. Puis voilà que, à force de répéter, nonna Carmela se trompe, elle remplace un mot par un synonyme. Intervention de la petite: "Tu as dit....", et la grand-mère doit restituer le mot exact.

              À l'étape suivante, elle a l'idée de faire écouter à sa petite-fille ce même chant dit par Roberto Benigni, et elle laisse l'enregistrement filer jusqu'à la fin. Les fois suivantes, quand elle approche du vers 90 où elle s'arrête d'habitude, petite voix:" Et tu ne t'arrêtes pas, hein, tu continues!"...

              Nouvelle surprise quand elle entend sa petite-fille, pendant qu'elle joue, ou pendant la toilette du soir, se réciter à mi-voix des morceaux du poème, avec des inexactitudes, certes, mais toujours le bon rythme et la bonne rime.

              Madame CAMODECA, qui s'est par ailleurs spécialisée dans l’enseignement de l'italien langue étrangère à l'université de Sienne, cherche dans les caractéristiques stylistiques du Chant I ce qui a pu frapper ainsi l'attention de cette petite enfant, et c'est un chapitre très intéressant que je vous laisse découvrir (avec mes habituelles excuses auprès des lectrices et lecteurs qui ne lisent pas l’italien...).

              Sa conclusion, nous y reviendrons dans les prochaines recensions: " Ayons confiance dans la langue de Dante, laissons sa poésie parler directement. Les petits enfants n'ont pas peur des mots qu'ils ne connaissent pas, ils sont intrigués, amusés; ou bien, comme dans le cas que j'ai rapporté ici, ils perçoivent inconsciemment sa limpidité, sa force émotive, et même -mais je m'avance...- sa valeur esthétique."

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES, #A VOIX HAUTE

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Publié le 15 Mai 2021

Pourquoi commencer par un livre de sciences?  Parce que, dans Lectures Italiennes, vous avez déjà rencontré l'auteur, Luca NOVELLI, et avez pu apprécier ses talents de vulgarisateur, tant quand il fit puis raconta son voyage sur les traces de Darwin que lorsqu'il présentait Marie Curie ou Konrad Lorentz dans sa collection LAMPI DI GENIO.

Nous y voilà, les éclairs de génie! Comment contester, pour Dante, le génie? Et les éclairs de génie présents dans toute son œuvre? NOVELLI ne pouvait pas laisser passer cette commémoration sans y apporter sa pierre scientifique. Et de  nous présenter Dante et les sciences infernales selon le schéma éprouvé,  depuis vingt ans cette année, de sa collection chez la triestine Editoriale Scienza. En 113 pages et 18 (courts) chapitres ( vous pouvez feuilleter le livre sur le site en lien plus haut), les lectrices et les lecteurs - à partir de 8 ans, et sans limite d'âge supérieure - vont faire connaissance avec la Florence, l'Italie, et l'Europe de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle, où Dante naît, vit, étudie, écrit, aime, s'engage, écrit, est banni, écrit et meurt, déjà célèbre, et toujours exilé, il y a 700 ans.

 

Le schéma est toujours un peu le même, les lectrices et les lecteurs s'y retrouvent bien: d'abord, une double page d'introduction:

"...toutes les choses ont un ordre entre elles"

"Méprisant, mégalo, génial. Un nez encombrant.  Dante est connu dans le monde entier comme l'auteur de la Divine Comédie, voyage extraordinaire qui lui fait visiter l'Enfer, escalader la montagne du Purgatoire et monter au Paradis. Le plus grand des poètes par définition, il est le père de la langue des italiens. Il a été ambassadeur, persécuté politique, condamné au bûcher et inscrit à la Corporation des Médecins et Pharmaciens. Dans sa Divine Comédie, un vrai éclair de génie, Dante n'est pas que poète, il vulgarise aussi les connaissances de son temps, qui, déjà à l'époque, semblaient étranges, voire infernales... "

                                                                                     Puis DANTE prend la parole pour  annoncer le contenu du livre - petits dessins à l'appui, dès le début. Suit une grande carte "Le monde de Dante il y a 700 ans". Poétique plus que géographique. Chaque chapitre est introduit par une page d'informations historiques, ou sur la société florentine, illustrées de dessins non humoristiques ou de reproduction d'images d'époque.

          Le récit de DANTE, à la première personne, couvre tout le temps de sa vie, en s'arrêtant sur son enfance et son adolescence.  Les petits dessins qui font le style de NOVELLI - traits essentiels qui donnent le mouvement, humour dans le dessin même - s'intercalent entre les morceaux de texte, rendant la lecture plus aisée pour les plus jeunes.  Ainsi les vicissitudes historiques traversées par Florence et ses habitants, les fameuses luttes entre Guelfes et Gibelins, entre la Papauté et l'Empire, les guerres comme les détails de la vie quotidienne deviennent accessibles, car racontés par le protagoniste.

        Pas de simplification abusive. Les moments décisifs sont bien soulignés, les personnages importants bien présentés et nommés, tant pour l'aspect de sa vie familiale, de sa vie intellectuelle, de son engagement politique que de sa longue errance d'exilé. La lectrice, le lecteur comprennent comment l'écriture de la Divine Comédie ( et de quelques-uns de ses autres textes ) s'insèrent dans le tissu de sa vie.

          L'aspect scientifique de DANTE se dégage au fur et à mesure de la lecture. Je laisse la parole à Luca NOVELLI dans sa présentation du livre:  "... (pour Dante) il est bien clair que la terre est ronde et que, aux antipodes, on ne tombe pas dans le vide la tête en bas. Il sait très bien que le Soleil se lève d'abord à Jérusalem et puis - une heure plus tard - à Florence. Il met avec justesse la Lune, Mars et Vénus dans les ciels entre nous et le Soleil. Pour lui, la  lumière est de nature divine, mais il connaît et "vulgarise" les lois de la réflexion et de la réfraction. Il n'y a pas de frontières entre science et philosophie. Pour Dante, tout est "savoir", tout est "connaissance". Une belle leçon pour certains hommes de lettres de notre temps qui se vantent de ne rien comprendre à la science..."

              Les ressources de ce Lampo di genio ne s'arrêtent pas là. Vous trouverez encore un DIZIONARIETTO INFERNALE qui, en 56 termes, de Alchimie à Virgile, et toujours illustré, définit les termes scientifiques, les noms propres, les termes historiques qui sont employés dans le cours du récit. Ce peut être autant Lumière que Gustave Doré, ou Moyen-Âge, Anges ou Démonologie, ou  Baptistère de Florence.

                Sans oublier une drôlatique, mais pertinente, Interview à Messire Dante Alighieri (clin d’œil, peut-être à la célèbre interview  impossible d'Umberto Eco à Beatrice Portinari?)

                 Pour terminer sur une présentation de l'auteur, et des autres volumes de Lampi di Genio, et même des pages libres pour ses propres notes, "Appunti".

              Que pouvaient être les "mots de la fin" sinon ceux que DANTE met dans la bouche d'Ulysse, rencontré au chant XXVI de l'Enfer, l'un des plus connus. Pour convaincre ses compagnons d'aventure de passer le détroit de Gibraltar et partir à la découverte du monde inconnu, Ulysse leur lance :" Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes, mais pour suivre vertu et connaissance".

             Là encore, NOVELLI ajoute sa touche, en donnant une dernière fois la parole aux deux diables qui n'ont pas lâché Dante d'une semelle dès le début du livre ( sont-ce Malacoda et Scarmiglione, ou Alichino et Calcabrina, ou bien Farfarello et Rubicante, quelques-uns des démons rencontrés par Dante et Virgile dans le 8e cercle, 5e bolge ?) :

- Il parle pour nous? - Il parle pour toi!

Dante e le infernali scienze.

Auteur et illustrateur: Luca NOVELLI   chez  Editoriale scienza

Format: 13 x 19,8 cm        128 pages       9,90 €

Disponible en version eBook          Date de publication: janvier 2021

ISBN: 9788893930956

UN GRAND MERCI À EDITORIALE SCIENZA POUR LES IMAGES D'ILLUSTRATION.

POUR APPROFONDIR, EN ITALIEN:

  • Une interview  écrite de Luca Novelli sur son Dante, et aussi sur la vulgarisation.
  • Une conversation avec Luca Novelli, sur son œuvre, dont ce Dante, où apparaît toute sa passion pour la vulgarisation.

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

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Publié le 1 Mai 2021

                Permettez-moi de commencer par trois anecdotes :

  • D'abord, une rencontre: des amis-voyageurs, au tout début de 2020, trouvent ceci au détour d'une allée, dans un parc de la ville de Buenos Aires: le monument date de 1921. On peut lire sur le bas du buste la citation: "Liberta (sic) va cercando" ("Il est à la recherche de la liberté"), citation du  très célèbre vers 71 du premier chant du PURGATOIRE.
Merci à D. et N. Q.

 

  • Ensuite, un repas de noces. Nous sommes dans un bourg de l'Est de la France, qui abrite une forte communauté du Nord-Est de l'Italie. Le marié est italien, la mariée française. La tablée, à majorité italienne. On y entend surtout le dialecte italien, et celui de l'endroit où se passe cette histoire. En attendant l'arrivée de la pièce montée, un convive lance : - " Barba (tonton), ci reciti qualcosa di Dante ( Dà-nté) ? ( tu nous dis quelque chose de Dante?"). À l'autre bout de la table, un grand vieillard relève la tête et : "- Dante ? Alighieri ?" - "Sì, sì!".  Il se lève solennellement, balaie la salle du regard, et commence à dire... un chant célèbre de la Divine Comédie, tranquille et concentré. Il a fait sien ce texte, et les convives avec lui.
  • Et enfin un souvenir d'enfance raconté par un des grands "lecteurs" de la Divine Comédie, dont vous allez faire connaissance, si ce n'est déjà fait : Vittorio SERMONTI. Il raconte cet épisode dans l'introduction à sa lecture de l'Enfer. On est en 1940, c'est le premier été de guerre, il a 11 ans. Son père ("un avocat d'origines très modestes") fait étudier l'Enfer de Dante à ses deux frères jumeaux, de quatre ans plus âgés, pour préparer une hypothétique rentrée. N'ayant rien de mieux à faire,  "le gamin"  suit ces leçons. Et même si (ou parce que...) il ne comprend pas un traître mot de ce texte, qui sera suivi, les étés suivants, par le Purgatoire et le Paradis, ( "... et la faim..." ),  l'enfant est fasciné par ce qu'il entend.
Portrait par Botticelli. Reproduction inversée

 

  Il est évident que, en cette année 2021, les étagères des librairies et des bibliothèques publiques (et privées) italiennes débordent de textes du poète, de commentaires, d'essais - e chi più ne ha più ne metta -  Ces pages n'entendent pas vous guider dans cette "forêt obscure", ce n'est pas leur vocation. Mais plutôt partager avec vous quelques "passeurs" qui m'ont aidée à entrer dans le grand poème. Ce sont, surtout, des voix, et nous reviendrons sur ce point, fondamental pour la Divina Commedia.

 

            Premier entre tous, donc, Vittorio SERMONTI ( Rome, 1929-2016). Pour des raisons techniques, liées à ma plate-forme d'hébergement, je ne peux pas vous mettre un lien direct, mais  un site lui est consacré: www.vittoriosermonti.it . Homme d'une culture et d'une énergie peu communes (il ne s'est pas consacré uniquement à la Divine Comédie...), de 1987 à 1992, il enregistre pour la radio RAI3 l'ensemble des cent chants de la Comédie, qu'il explicite d'abord avant de les lire. Son objectif est "simple":  "permettre à n'importe quel italien doté d'une culture moyenne, d'intelligence et d'un peu de passion de parcourir le plus grand livre jamais écrit en italien sans interrompre continuellement cette aventure pour s'approvisionner en informations, explications et variantes dans les notes de bas de page".

Et, en effet, avec sa lecture de l'Enfer, il tient en haleine un public nombreux et  très varié

pendant trente-quatre soirs de suite. Puis ce sera le Purgatoire en 1990 et le Paradis en 1993. Ces lectures, il les fera aussi en public, aux quatre coins de l'Italie et du monde, jusqu'en 2007. Et elles seront plusieurs fois publiées,  et toujours disponibles, en livres. Il est précieux d'avoir des textes de référence, pour un poème de la dimension de la Commedia.  Sermonti a une grande culture, ses explications sont fouillées, mais restent toujours accessibles, voir plus haut.

On peut les trouver maintenant en livres audio: un coffret, 700 ans obligent, ou trois volumes , chez l’éditeur d'audiolivres EMONS : La Commedia di Dante, raccontata e letta da Vittorio Sermonti. Il est aussi présent sur Youtube. Sa diction très claire, expressive - sans cette théâtralité qui rendait  insupportable la lecture de Vittorio Gassman - marque la mémoire.

Merci à Madame Ripa di Meana Sermonti pour cette photo.

 

          L'autre lecteur incontournable de La Divina Commedia, vous le savez, c'est Roberto BENIGNI. Un accès au texte tout autre . On est entre toscans, Benigni tutoie Dante, il lui écrit une lettre, il publie un livre "Il mio Dante"...D'une part, l'acteur est l'héritier de toute une tradition toscane ancienne de joutes oratoires en vers. Les biographes du poète (Boccace entre autres) racontent comment, dès que la première Cantica fut rendue publique (on ne peut pas encore dire "publiée"), elle fut lue et mémorisée par de simples florentins.  Vous pouvez approfondir cet aspect en consultant un des articles (merci à la revue ANDERSEN d'avoir mis à la disposition de tous ce trésor d'informations) consacrés à Dante par la fondation Treccani (celle de l'Encyclopédie héponyme).

             Benigni s'est approprié un nombre impressionnant de chants de la Commedia, qu'il récite, "a memoria" (vous l'avez vu et entendu au Quirinal ce 25 mars - cf article précédent). On peut cependant contester le titre donné à ses grandes représentations, celles de Florence, devant la basilique de Santa Croce  et la statue du poète, en 2006 et 2012,  reprises ensuite un peu partout dans le monde: TUTTO DANTE. Ce n'est pas 'tutto", c'est tout l'Enfer, le dernier chant du Purgatoire et le dernier du Paradis. Il y a toutes les autres œuvres du poète. On peut faire la fine bouche devant sa façon de jouer le "bouffon" pendant ses représentations. Cependant, le bouffon est un personnage médiéval - Dario Fo nous l'avait rappelé - et Benigni crée, au delà de sa prestation personnelle, une attention au texte de Dante qui donne envie d'y retourner voir, dans les livres. Il sait aussi, d'ailleurs, avoir des moments graves, sinon recueillis. Par exemple ce chant un de l'Enfer, à Florence, ici sous-titré de la traduction de Jacqueline Risset; c'était il y a ... une quinzaine d'années. On trouve facilement en librairie les coffrets (5 coffrets de 3 DVD chacun) du TUTTO DANTE. Pour ne pas parler des ressources de youtube....

        

                 Également, en bilingue, les enregistrements des "Lecturae Dantis" de la Vita Nova  par l'acteur Cristiano Nocera déjà signalées précédemment : elles sont au nombre de six maintenant.

 

Une des illustrations de BOTTICELLI pour le Paradis

 

  Oh gioia! oh ineffabile allegrezza!                                       O joie! ô ineffable allégresse !

  oh vita intègra d’amore e di pace!                                        ô vie entière d'amour et de paix!                 

 oh sanza brama sicura ricchezza!                                          ô richesse assurée sans convoitise!

 (Paradiso XXVII, 7-9).                                                          (Traduction de Jacqueline RISSET)

 

                    Dante pourrait être la lecture d’une vie, mais chacune, chacun peut y trouver des moments rares, même sans "tout" lire. En ne négligeant pas le Purgatoire, ni le Paradis. Et si l'entreprise vous effraie, commencez par les albums à destination des plus jeunes, certains sont des chefs-d’œuvre.

                   À suivre.................

 

 

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