Publié le 16 Mars 2022

          Nous sommes en 1962. Dans un ... non, même pas "dans", mais "pas loin" d'un village de montagne perdu (quelque part dans les Apennins?) qui répond au nom de Roccascura - Noirfortin, ou bien Rochenoire... - , terre âpre où vivent des éleveurs de moutons et des cultivateurs de pommes de terre. Luisa MATTIA connaît bien ces terres du centre et du Sud de l'Italie. Vous avez pu en avoir quelques exemples dans ses Racconti d'estate présentés ici en septembre 2020. Dans Dimmi quello che non so, le paysage n'est pas au premier plan, mais la voix narrative, celle du jeune Elmo, y est sensible, et il l'évoque parfois, comme ce lever de soleil d'hiver, pages 30 et 31; six lignes suffisent:

"Il mattino dopo, Elmo si alzò che il sole stava appena salendo. Dalle finestre di casa sua, ne vedeva i primi bagliori mentre la valle si tingeva di un azzurro luminoso e le stelle, ancora visibili, sembravano palpitare, tanto erano vicine. Il cielo di Roccascura era così: basso, luminoso, emozionante - Le matin suivant,  le soleil pointait à peine quand Elmo se leva . Depuis ses fenêtres, il voyait ses premières lueurs, et la vallée devenait d'un bleu lumineux et les étoiles, encore visibles, semblaient palpiter tant elles étaient proches. Il était comme ça, le ciel de Roccascura: bas, lumineux, émouvant".

 

          Pourquoi 1962? C'est l'année, en Italie, de l'institution de la Scuola Media Unificata, l'école pour tous, obligatoire jusqu'à 14 ans  (en France, le Collège Unique attendra 1974).  Les deux jeunes protagonistes du roman, Elmo ("Di Gianfrancesco Guglielmo") et Maria ("Bonaventura Maria, di Morando e D'Angelo Caterina, madre a me ..."), ont 11 ans, c'est leur dernière année de primaire, mais la nouvelle que "à Rome, on écrivait une loi  qui disait : tous les enfants, tous tous, doivent aller à l'école et apprendre le plus possible, jusqu'en "terza media"         (équivalent de notre quatrième), cette nouvelle, relayée par l'instituteur - il Signor Maestro Marco Tullio Proietti, avec son chapeau et son écharpe autour du cou - donne beaucoup d'espoir à certains élèves.

            Dans cette classe unique, installée tant bien que mal dans une ancienne étable du père de Elmo (pour être plus proche des élèves qui viennent de la montagne), où l'instituteur doit faire apporter lui-même un poêle en fonte, et les élèves fournir le bois de chauffage, où les bancs sont faits de bric et de broc - mais le père de Elmo, Raffaele le berger, lui en a fabriqué un vrai, avec un trou pour l'encrier, de quoi poser ses livres, et appuyer ses pieds...- l'histoire va nous faire suivre, parmi différents garçons, Elmo; et Maria, la seule fille.

          Si la soif de connaissance, l'intelligence et le courage leur sont communs, ils sont dans deux familles très différentes. Celle de Elmo, si elle n'est pas riche, n'est pas dans la misère. La maison est chauffée, il y a régulièrement à manger, les deux parents, chacun à sa façon, aiment et encouragent leur fils. Ils veulent pour lui un avenir moins précaire que celui de berger, et le poussent affectueusement à l'étude. Ils essaient même d'apprendre un peu de ce que leur fils étudie à la maison. Raffaele et Giuseppa sont chaleureux sans mièvrerie, ils savent être sévères, mais jamais injustes. Luisa Mattia nous les fait connaître  surtout à travers leurs dialogues. Et puis ils ont, chez eux, un "cassetto dei desideri", un tiroir des envies, où chacun des trois peut mettre le petit papier sur lequel il a écrit ce qu'il aimerait acheter. Pour plus tard, pour rêver... Elmo, ce jour-là, en revenant du marché, écrit "una gonna a fiori per la mamma", "une jupe à fleurs pour maman".

 

        

  Celle de Maria... Maria a-t-elle une famille? Non, elle est orpheline de mère, et vit avec son père, Morando,

colérique et brutal, qui ne se déplace jamais sans son couteau à la ceinture. Il vit de sa production de pommes de terre. Maria lui prépare ses casse-croûtes et ramasse les patates. Elle est "utile"; il pense, comme la majorité des villageois, que "le femmine stanno a casa e vanno alle stalle  e ai campi", "les femmes restent à la maison, vont aux étables et aux champs".

Et, de toute façon, proclame-t-il "questa è figlia a me",  Elle, c'est ma fille, elle est  à moi".... Peu importe qu'elle ait envie de s'instruire. Il vient chaque fois la rechercher brutalement à l'école.

          Toute l'histoire sera donc cette lutte entre l'envie d'apprendre de Maria, que Elmo va aider, car lui pense que tous les enfants, "tous, tous", ont droit à l'instruction; et les tentatives de son père pour la garder dans sa condition de servante. Ce ne sera pas un parcours facile.

      

   

Maria a des dispositions pour apprendre, avec, cependant, un terrible handicap: l'écriture, la plume qui bave son encre sur les pages du cahier et les perce en un rien de temps. Et, si l'on peut faire ses devoirs au crayon de papier, il est totalement exclu pour l'examen qui permettra d'aller en "sixième".

 

 

 

           Et c'est là qu'entre en jeu le dernier "personnage" de ce roman, décisif pour l'avenir de Maria, mais tellement nouveau alors : le stylo à bille (le Bic en français, la Biro en italien...). Quel enfant, aujourd'hui, quel jeune, quel adulte même peut encore imaginer l’écriture d'avant le stylo à bille?

           Le passeur de la nouveauté est le papetier qui vient au marché de la ville où les parents d'Elmo vendent leurs fromages. Et il est prêt à échanger une de ces incroyables nouveautés contre "due caciotte", deux petits fromages frais... Mais...

          Le titre, quant à lui, DIMMI QUELLO CHE NON SO - Dis-moi ce que je ne sais pas -, est aussi bien demande du lecteur, de la lectrice au livre, des parents d'Elmo à leur fils, et surtout demande de Maria a Elmo. Il insiste sur l'élément "échange entre pairs" : pour Maria, Elmo est un meilleur enseignant que l'instituteur, il a plus d'intuition, il comprend sa situation et ses difficultés. Il a instinctivement compris ce que pratiquent divers pédagogues du XXe siècle, de Célestin Freinet en France à Mario Lodi ou Don Milani en Italie, pour ne donner que quelques exemples.

           Il ne sera pas difficile, pour une jeune lectrice, un jeune lecteur autour de onze ans, de s'identifier avec ces deux "héros", grâce à l'art consommé du récit de Luisa MATTIA, et aux rebondissements de l'action. Sans oublier une typographie très claire, une mise en page qui divise le récit en petites unités. Et bien évidemment, vous l'avez compris, grâce aux illustrations d'Otto GABOS : à travers ses dessins à la fois réalistes et inspirés du style des BD, comme réalisés au stylo à bille, précisément, il plonge lecteurs et lectrices dans un monde qu'ils n'ont (presque) pas connu, mais qui leur devient vite familier. En particulier le visage si attachant de Maria, mis en premier plan sur la couverture.

          Maria dont on se rappellera la danse, dans l'école déserte à l'aube, devant le tableau, malgré ses gros souliers d'homme, pour mimer l'écriture qu'elle ne maîtrise pas encore :

          Le livre DIMMI QUELLO CHE NON SO  est sorti en mars 2019, on ne connaissait pas encore le Covid, et pourtant, déjà alors, c'était un livre précieux, qui rappelait aux jeunes d'aujourd'hui que la recherche de la connaissance peut être une bataille. Après les vicissitudes des deux années de Covid19, les confinements, les cours par vidéo, la DAD et autres Ddi, dans une école très bouleversée et déstabilisée, la lecture de ce livre attachant pourra peut-être ouvrir des espaces de discussion utiles, et redonner courage et dynamisme.

           Une dernière information: Dimmi quello che non so est publié dans la collection RIVOLUZIONE, Cambiamenti in corso d'opera - Révolutions, changements en chantier - " Une collection pour parcourir, avec qui change chaque jour, les jours qui ont marqué les changements de tous" -  Idée et réalisation de Teresa Porcella.

         

DIMMI QUELLO CHE NON SO de Luisa MATTIA, illustrations Otto GABOS

Editeur: LibriVolanti                  Collection: Rivoluzioni

Année d'édition: 2019              220 pages         Illustré, broché

À partir de 11 ans                    

 

 

 
 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #TEMPS PRESENT

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