Publié le 29 Décembre 2020

       

  

Comme annoncé précédemment, voici en complément de la présentation de Io ti domando la traduction d'un texte de Giusi QUARENGHI sur un numéro de septembre 2020 du blog de TOPIPITTORI.

 

 

"A QUI APPARTIENNENT LES MOTS ?

Nous inaugurons la reprise de notre blog, après la pause estivale, avec notre première nouveauté, en librairie depuis quelques jours, Io ti domando, illustré par Guido Scarabottolo. Giusi Quarenghi, son auteure, réfléchit pour nous aux raisons d’une relecture de la Bible, à partir de ses histoires et de leur contenu, qui offrent d’infinies possibilités de sens et de réflexion (car nous avons grand besoin de sens et de réflexion, comme tout le monde le constate). Ce texte sort dix ans exactement après sa publication chez Rizzoli, avec les illustrations de Michele Ferri.

"Sois patient avec tout ce qu'il y a d'irrésolu dans ton cœur.

Et tâche d'aimer les questions elles-mêmes".

(R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète)

« …en fait, il suffit d’être lecteur » écrivent Amos Oz et Fania Salzberg dans Gli ebrei e le parole. Alle radici dell’identità ebraica (Feltrinelli, Milan 2012), - Les hébreux et les mots. Aux racines de l’identité hébraïque.

Et bien avant, Emmanuel Levinas avait dit que toute lecture met au monde un sens, et toute non-lecture le retient dans le silence. Et, dans son sillage, Paolo de Benedetti cultivait une passion profonde pour le soixante et onzième sens... les significations sont au nombre de soixante-dix, soixante-dix, nombre qui dit la totalité réalisée, et, à la fois, l’infinité des significations : ce qui ne rend ni impossible ni inopportun le soixante et onzième sens. L’interprétation, comme l’œuvre, est ouverte.

C’est grâce à eux que j’ai commencé à lire la Bible, à quarante ans passés (ce qui, à propos de nombres - ce n’est pas un hasard - est le temps de la traversée du désert…). Par ailleurs, pendant mes années de formation – solidement catholique, jusqu’à un certain point – la lecture de la Bible n’était en aucun cas prévue, ni favorisée, ni conseillée. Mon désert consistait donc en une suite de dunes d’ignorance, mêlée d’indifférence et de désintérêt, avec, çà et là, une suite de petites taupinières d’impression d’inadéquation : je n’avais pas la foi, je n’avais aucune pratique religieuse, je manquais, me semblait-il, des prérequis élémentaires, et je ne pouvais certainement pas imaginer que je disposais des instruments nécessaires à une lecture d’une telle envergure. J’étais juste quelqu’un qui lisait. Cela ne pouvait suffire.

« Prends, et lis », s’était entendu dire Augustin dans les Confessions : il l’avait écrit, et je l’avais lu.

« Prends, et lis », m’avait simplement dit, plus tard, Paolo De Benedetti.

« Prends, et lis » : c’était aussi écrit sur la présentation de Biblia, l’association laïque (qualificatif fondamental et possible !) d’études bibliques fondée par Paolo De Benedetti, avec Agnese Cini, dans les années 80 (et que je fréquente depuis vingt ans). Je pouvais donc prendre le Livre et le lire. J’ai commencé, et j’ai continué, à lire et à relire ; en avançant, à reculons, et en travers ; sans finir et sans le finir, car finir, dans le sens d’arriver à la fin, et donc le fermer, j’ai vite compris que, avec ce livre, ce n’était pas possible, et surtout, ça avait très peu d’intérêt.

En effet la Bible, comme tous les grands livres, est capable de ça : vous ne la quittez pas, et elle ne vous quitte pas.  Et en la lisant – comme d’autres livres qui sont ses collègues, certains de son âge, d’autres plus mais aussi moins jeunes appelés classiques – vous vous apercevez que ça fait accéder à plusieurs choses : à la tradition orale qui les précède et les accompagne, à  l’écriture, la forme livre, le temps et la pratique de la lecture et de l’interprétation, la fonction du lecteur,  l’écoute, le souvenir et la transmission, le commentaire qui est, certes, à la mesure du texte lui-même, mais en même temps, et parfois surtout, à la mesure de celui qui lit, et des temps, et du contexte culturel dans lequel le texte est lu.

Ces livres au long, très long cours, emmènent en eux, et derrière eux, leurs histoires, mais aussi l’histoire/les histoires de leurs histoires, de celles qui précèdent le texte originel à celles qui poussent à côté de lui, l’accompagnent ou le suivent en l’éclairant ou alors en l’obscurcissant ; à commencer par cette lecture particulière, ce passage qu’est la traduction, les traductions, c’est-à-dire ce que l’on peut/on arrive/ on veut/on croit pouvoir transporter d’une langue à une autre, pour d’autres, qui connaissent rarement cette première langue. Mais la connaissance de la langue d’origine n’est pas la garantie d’une traduction unique, d’une interprétation unique, bien au contraire !

Ces livres portent en eux et derrière eux les allées et venues des réponses aux questions : « Qui est le maître des mots et de la parole, et donc de ce qu’ils signifient ? À qui appartiennent les mots ? À celui qui les dit ? À celui qui les reçoit ? Et le sens, où se tient-il, entièrement et uniquement dans les mots, ou dans le lien qui unit texte et lecture ? Et pour qui sont les mots ? ». La Bible, dans ce domaine, ne plaisante pas, elle part de haut, de très haut même : on parle de Dieu, elle est même Parole de Dieu. Parole de Dieu, oui, mais sous forme humaine, oh combien ! Et on peut se perdre dans ce court-circuit entre fini/infini, temps/éternité.

Mais les mots tiennent le fil, les mots vous tiennent. Le texte les file et ils filent le texte. Au départ en hébreux, puis en grec, en latin, en langue italienne et dans les diverses langues au cours des siècles, et dans les variations des langues elles-mêmes, selon ou contre les doctrines des siècles, et selon ce que les temps étaient capables de comprendre, voulaient comprendre ou se gardaient de comprendre ou de laisser comprendre. Vous lisez et vous sentez que ce sont des mots qui vous regardent de loin, qui viennent de loin et vous attendent plus loin encore, et pourtant ils sont là : « Cette parole est très proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » peut-on lire dans De 30.

Pourquoi, alors, ne pas mettre les jeunes en contact avec cette lecture, sans aucune intention autre que la connaissance du texte ? Pourquoi ne pas se mettre à lire, avec eux, et puis parler, écouter et parler, écouter et discuter ? En accompagnant aussi, parfois, la lecture avec des commentaires déjà écrits, des interprétations déjà existantes, pour élargir la recherche de sens, la possibilité de continuer le commentaire et d’ajouter des interprétations.

Se placer face au texte sur le mode de l’interrogation signifie faire une lecture d’auteur, active ; interroger le livre et se faire interroger par le livre. On trouve une infinité de traces de cette attitude, de cette façon de faire, dans les commentaires talmudiques et dans la tradition midrashique, qui existe en s’appuyant sur une disposition à chercher et à exiger. Je cherche le sens, tous les sens possibles, j’exige presque de la part du texte et de moi-même d’arriver au sens, à un sens possible, pour le texte et pour moi. Un corps à corps, la lutte avec l’ange (« Aucun sentier ne trompe, aucun présage ne ment / Qui a lutté avec l’ange reste phosphorescent », c’est ce qu’écrit Maria Luisa Spaziani dans une poésie, pour parler de la poésie : nous sommes dans des territoires très similaires). Lutte où ce n’est pas le vainqueur qui compte, ce qui compte, ce qui est important, tout autant, c’est le corps à corps, l’absence de peur du rapprochement, jusqu’à se rencontrer, jusqu’à se contrer. Il y a quelque chose de magnifique dans tout cela, une chose à laquelle on ne peut renoncer. Je crois en effet que là est le sens le plus vrai, le plus savoureux de l’activité de lecteur. Il suffit de l’être pour le devenir, grâce à cette patience que Rilke conseille avec amour."

 

  Voilà de quoi occuper les derniers jours de cette année 2020, grande "confineuse", en souhaitant que  2021 nous rendra à toutes et à tous santé et liberté de mouvement, qui en conditionne beaucoup d'autres.

QUE 2021 SOIT UNE BONNE ANNÉE POUR VOUS!

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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Publié le 23 Décembre 2020

          C'est un livre...de poids: un kilo et deux cents grammes, en grand format 20 x 26 cm. Trois centimètres d'épaisseur pour trois cent vingt-huit pages. Juste la largeur de la main, quand on le prend au bout de son bras et qu'on l'emmène à sa table de lecture. Ou dans le grand fauteuil à oreilles, ou sur le tapis, ou sous le pommier...

Malgré son poids, il est, comme disent les italiens, "invitante" [i-nvita-nté]: Sa couverture cartonnée facile à ouvrir, son dos toilé d'un jaune bouton-d'or, comme les quatre pages de garde, incitent à le feuilleter.

 

      Et à retrouver, à l'intérieur, le même type de "petits dessins" que sur la couverture, au milieu de blocs de texte très lisibles, sur des pages de papier bien robuste.

   

       Quel est donc ce livre, publié en 2020 par nos Souris qui peignent, TOPIPITTORI ? Giusi QUARENGHI y présente/raconte/traduit quarante-neuf épisodes de la Bible hébraïque, l'Ancien Testament de la Bible chrétienne. De Adam et Eve à Jonas, à travers des personnages aux noms généralement connus - Abraham...

Jacob... Moïse...Debora... Judith - et d'autres beaucoup moins - Jotham...Schiphra et Pua... Gédéon... Naomi-. Chaque épisode précise le libre de la Bible où il apparaît, et les numéros des chapitres. Les citations du texte "original" (en appendice, l'auteure consacre sept pages aux différentes versions et traductions de la Bible, selon les religions et les époques, et elle indique à quelle version elle se réfère pour les citations) sont en italique, pour bien les distinguer du récit. Qui est fort précieux, car il n'est pas donné à tout lecteur ou lectrice de ne pas se noyer dans la richesse du texte originel. L'auteure en a commencé la lecture à quarante ans passés, grâce à des rencontres dont elle parle dans un écrit paru en septembre 2020 sur le site de l'éditeur, au moment de la parution de "IO TI DOMANDO" . Ce texte, intitulé Di chi sono le parole? (A qui appartiennent les mots) est très éclairant sur la naissance et le sens de cet ouvrage. Les italophones peuvent déjà le lire ICI. Vous pourrez en lire une traduction entre Noël et Nouvel An sur Lectures Italiennes.

       Dans le récit, on retrouve la Giusi Quarenghi conteuse: vivacité du rythme, précision des mots, même s'ils restent simples. Des pages faites pour une lecture à haute voix. Un exemple: la page sur "Babel et les diversités":  deux lignes suffisent pour faire ressortir l'orgueil et la détermination des "fils des fils des fils de Noé". Puis Dieu descend "du ciel avec ses anges pour jeter un coup d’œil de plus près" , et se fâche de ce

que les hommes n'ont pas respecté les accords d'après le déluge:" Est-ce que je n'avais pas dit aux hommes de repeupler toute la terre, de partout? Pourquoi se sont-ils tous arrêtés dans cet endroit, à faire tous la même chose? Ce n'est pas comme ça qu'ils feront naître un monde meilleur que le précédent, et il faut qu'ils le comprennent vite fait. Je vais confondre leurs langues. Je vais provoquer de l'incompréhension entre eux, afin qu'ils trouvent le temps de penser, de construire des accords, et pas ces fichues  tours!". L'endroit où la langue devint plein de langues fut appelé Babel, Babele, Babylone, ce que veut dire "confuse", "mélangée". Sans une langue pour se comprendre, travailler ensemble était compliqué. Et les hommes commencèrent à s'en aller sur les routes du monde et ils devinrent soixante-dix peuples avec soixante-dix langues, une variété infinie."

          Dans un premier temps, donc, rappeler les histoires de la Bible à des lecteurs qui, souvent, n'en ont qu'une connaissance sommaire, voire inexistante, et leur permettre, entre autres choses, de comprendre tant de tableaux et de fresques de l'art européen, au fil des siècles, et particulièrement en Italie.

        

            Le récit, cependant, n'est peut-être pas le moment le plus essentiel de la lecture. Un texte si ancien, passé par tant de temps, de langues, de traditions religieuses (je vous renvoie, une fois encore, au texte cité plus haut "Di chi sono le parole?"), n'a cessé et continue d'interroger celui ou celle qui s'y plonge. Et c'est là qu'il faut s'arrêter un peu sur le titre de ce livre: "Io ti domando", je te demande. D'habitude, vous murmurez, pour dire votre perplexité "Io mi domando, je me demande", ça se passe entre vous et vous. Dans cette lecture, on passe à deux: "io" et "ti". "Je" pose des questions. À qui? À celui ou celle qui l'accompagne dans sa lecture ? Au livre ? À Dieu ? L'important, dit Giusi Quarenghi, ce sont les questions, plus que les réponses. Et elle met en exergue de son livre une citation de R.M.Rilke, tirée des Lettres à un jeune poète:

"Sois patient avec tout ce qu'il y a d'irrésolu dans ton cœur. Et tâche d'aimer les questions elles-mêmes.".

Interroger le texte, et se laisser interroger par lui. Aussi, après chaque récit, voici, en nombre variable, imprimées en rouge, un certain nombre de questions. Jusqu'à vingt et une sur les deux premiers chapitres de la Genèse," Da Niente a Io-Tu", De Rien à Moi-Toi, racontés en une trentaine de lignes. Plus souvent, une dizaine. L'auteure donne des réponses, bien sûr, ou des commentaires à la question, ou pose d'autres questions, sans rien de figé. Il faut dire qu'elle a enrichi sa lecture du texte biblique: la liste des "lectures qui (l')ont accompagnée" rempli bien six pages. Des auteurs de toutes époques et toutes nationalités. Qui, à leur tour, vont provoquer des réflexions, susciter de nouvelles questions... sans que, pour autant, le texte de l'auteure ne soit pédant. C'est en effet d'abord à des jeunes qu'elle entend s'adresser.

"Pourquoi, alors, ne pas mettre les jeunes ("ragazzi") en contact avec cette lecture, en dehors de toute intention qui ne soit la connaissance du texte? Pourquoi ne pas se mettre à lire, avec eux, ensemble, puis parler, écouter et parler, écouter et discuter? Parfois en accompagnant également la lecture de commentaires déjà écrits, et d' interprétations déjà existantes, pour élargir la recherche de sens, la possibilité de continuer le commentaire et ajouter des interprétations" (Di chi sono le parole).

 

           Dans ce projet, la tâche de l'illustrateur était délicate. Guido CARABOTTOLO a réfléchi et hésité pendant un an et demi, dit-il, avant d'accepter, puis il a encore fallu démarrer, trouver le bon format, étroitement lié à la mise en page. Il a d'abord travaillé en noir et blanc, la couleur est venue ensuite. Son style si particulier, qui, parfois, fait penser aux peintures rupestres est particulièrement adapté à ces textes.  Ils permettent d'apprivoiser leur masse, d'anticiper certaines atmosphères, de se reposer entre deux réflexions. Mais aussi, ces images feront naître, peut-être, de nouvelles questions... Une grande réussite.

             Vous ne lirez pas, je pense, IO TI DOMANDO comme un roman. Vous ne le partagerez peut-être pas d'emblée. Ou peut-être que si. C'est un livre qui vous accompagnera certainement longtemps. Grâce, aussi, aux trois pages d'introduction que l'auteure partage avec sa lectrice, son lecteur, et vers lesquelles on peut revenir souvent; avant de s'envoler, plus tard, vers l'une ou l'autre version du texte original.

 

IO TI DOMANDO    de Giusi QUAREGNGHI et Guido SCARBOTTOLO

Editions TOPIPITTORI, collection Grilli per la testa

Publié en 2020, 328 pages, 20 €

à partir de 7 ans

ISBN: 9788833700380

MERCI à TOPIPITTORI pour les illustrations ici reproduites.

 

 Bonnes lectures de Noël à chacune et chacun

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES, #A VOIX HAUTE

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Publié le 8 Décembre 2020

          Luisa MATTIA avait déjà emmené ses tout jeunes lecteurs (l'éditeur disait "à partir de 7 ans", mais les 4 / 5 ans devraient déjà apprécier le partage) sur un plateau de cinéma rêvé, dans COME IN UN FILM (voir deux posts plus bas, c'était le 20 septembre dernier).

          Cette fois, en association avec Janna CARIOLI, c'est sur un vrai tournage, historique, qu'elle accompagne  les 10-12 ans. Et nous avec. Non, elles ne réalisent pas un documentaire, mais créent un "polar" digne de ce nom à partir d'éléments réels. Un alerte "giallo", comme les italiens les appellent, dont l'intrigue n'ira pas jusqu'au "noir", bien que la collection où ce petit roman est publié s'intitule

             Nous sommes à Rome - oui, au moins l'une des deux auteures se définit comme "romana de Roma"-, à l'été 1952. La protagoniste, Flora Marinoni, seize ans, n’a qu'un rêve: devenir une star, Flora Del Mar... Et grâce à sa tante, la zia Dora, experte maquilleuse et coiffeuse ("trucco e parrucco") rien moins qu'à ... Cinecittà, elle vient d'obtenir, en ce mois de juin, un petit rôle de figurante dans un péplum. Il faut un début à tout! Une chute malencontreuse (qui entraîne une partie du décor en carton-pâte) la fait fuir, mais sa tante va rattraper la situation en acceptant de la prendre comme "assistante".

               Et c'est ainsi que Flora se retrouve sur un tournage très célèbre. Pendant lequel a lieu le vol d'un bijou. Sa tante est accusée, et emmenée sur le champ en garde à vue. Flora doit à tout prix prouver son innocence en démasquant le voleur (ou la voleuse). Elle a attiré l'attention de deux garçons de son âge, parmi les travailleurs précaires qui gravitent sur un plateau de cinéma:  le "titi romain" Vittorio, et le "beau gosse" , Louis. Lequel des deux l'aidera efficacement dans sa recherche? La tante sera-t-elle disculpée? Le bijour retrouvé? Telle est l'intrigue policière de Mistero sul set, littéralement: Mystère sur le tournage.

 

                  Je vois un peu d'impatience se manifester parmi vous: "-QUEL tournage? ". Réfléchissez (c'est peut-être déjà fait...): Cinecittà, Rome, été 1952, tournage très célèbre. Mais oui, vous y êtes, c'est bien de ROMAN HOLLIDAY, VACANZE ROMANE que nous parlons. On l'apprend à la page 16 du roman , mais la couverture nous mettait déjà sur la voie:

 

 

 

 

  une fille et un garçon sur un scooter ( une Vespa?), devant le Colisée...  ou ailleurs dans Rome...

 

            L'intrigue va nous faire suivre ce tournage "de l'intérieur", par les yeux d'une profane. Flora s’intéresse au cinéma, c'est sûr, voit des films, mais seulement dans les salles "di terza visione" ( les cinémas de quartier),

les seules que sa famille puisse se permettre;  elle regarde les couvertures de la toute nouvelle revue "Cinema Nuovo" et sans doute celles des hebdomadaires exposés chez le marchand de journaux... Et elle rêve, elle aussi, d'y voir apparaître sa photo, comme elle a vu celle de cette nouvelle actrice pas vraiment connue, mais "carina", mignonne, une certaine Audrey Hepburn, qui vient d'arriver à Rome où elle va jouer aux côtés du "bellissimo attore americano Gregory Peck".

            Ce sera l'occasion de se faire une idée concrète d'un tournage, en 1952,  à Cinecittà, mais aussi en "extérieur", dans des palais romains ou le long des rues d'une des capitales du tourisme international. Les jeunes d'aujourd'hui n'en ont qu'une idée très approximative.

          Et voici la cohorte des métiers nécessaires à la réalisation d'un film: bien sûr, le réalisateur et son        

assistant, mais aussi une foule d'autres - outre les acteurs et actrices, évidemment...- :" attrezzisti, direttori di scena, inservienti, tecnici del suono, operatori alla macchina da presa, servi di scena, trucco e parrucco…", sans parler du "responsable des figurants", du costumier ou de la costumière ( Lucrezia), et leurs aides (dont Louis), jusqu'à celui qui distribue les paniers-repas et les boissons (Vittorio), etc...etc... Qui se donne la peine de lire, à la fin d'un film, les génériques interminables?

          Voici la pagaille qui semble régner sur le plateau, jusqu'aux magiques "Ciak..." et "azione !". Et les reprises exténuantes de la même scène. Et la chaleur infernale qui sévit sous les projecteurs, augmentée encore par la température de cet été 52... Flora observe avec attention tout ce monde nouveau qu'elle ne soupçonnait pas dans son rêve d'actrice. Elle découvre que les scènes ne sont pas tournées dans l'ordre chronologique de l'histoire, par exemple ...

          Puis il y aura les scènes plus rares tournées dans trois des palais historiques - a Palazzo Brancaccio, e poi a Palazzo Barberini e a Palazzo Colonna - où, d'ailleurs, une Flora ou un Vittorio ne sont jamais entrés, la Journée du Patrimoine n'ayant pas encore été inventée... Ou bien celle en "extérieur nuit" (pour remédier à la canicule), sur le radeau-dancing sur le Tibre, presque sous le pont de Castel Sant'Angelo.

     

            Les quelques scènes du film évoquées dans le roman sont judicieusement choisies et nos trois jeunes héros y sont insérés avec beaucoup de naturel.

             L'enquête pour retrouver le ou la coupable permet de sortir du tournage, et d'entrer dans la vie quotidienne de la Rome des années 50. Flora et Vittorio habitent des quartiers populaires de la première périphérie, et leur enquête va les mener aussi dans des quartiers de baraquements pour ne pas dire de bidonvilles. On prend les transports en commun, le tram et son bruit de ferraille, ou les camionnettes privées qui apparaissent comme par enchantement en cas de grève, quand on n'a ni vélo ni scooter... On entrera chez des commerçants, acheter (pour les besoins de l’enquête...) trois cigarettes Aurora, plus chics que les Nazionali... Si l'on a faim, on pourra s'acheter un supplì al telefono (à cause des fils de fromage...) dans une rosticceria. Pour la soif et la gourmandise, c'est la "grattachecca", rivale romaine de la granita sicilienne...

             Mistero sul set tricote ces différents fils avec ceux de la personnalité des protagonistes, jamais simpliste, même pour les personnages secondaires. Là encore, l'histoire personnelle de chacun va conduire la lectrice ou le lecteur contemporains au contact de réalités qu'il ne connaît pas.

Dora, la tante, a vécu, à Rome,  les années de guerre, quand les habitants des quartiers populaires détruits par les bombardements de 1943  avaient été été relogés par les Américains, en 1944,  dans les vastes studios de Cinecittà provisoirement abandonnés. 

Vittorio distribue les paniers-repas pour gagner sa vie, mais sa vraie passion est la photo. Pour l'instant, il photographie clandestinement sur les tournages, grâce à son petit appareil discret, en espérant pouvoir vendre quelques clichés à des revues. Un vrai paparazzo en herbe, même si le terme ne sera inventé par Fellini que dans les années 70.  Lectrices et lecteurs vont découvrir, au fil de quelques pages émues, à l'heure des tirages photos à partir d'une clé USB, la magie du développement manuel dans la "camera oscura", où  Flora sera aussi admise - l'ampoule blanche et l'ampoule rouge, "le révélateur", les bassines où le papier était mis à tremper, l'image qui apparaissait petit à petit dans la lueur rouge, les tirages mis à sécher sur la ficelle, tenus par des pinces à linge...- souvenirs que certaines et certains d'entre vous ont peut-être aussi, en dehors de l'usage qu'en ont fait quelques cinéastes.  C'est cette passion de Vittorio, et l'acuité de son œil   de photographe,  qui vont permettre de trouver qui a volé le bijou. Mais c'est aussi grâce aux photos qu'il a prises de Flora qu'il comprendra le sentiment qui est né entre eux, et qu'il deviendra er fidanzato de Flora!

                Grégory Peck, sa cordialité et ses espadrilles, William Wyler et son cigare sont bien présents.  Évidemment, c'est la personnalité de Audrey Hepburn qui rayonne - bien que toujours discrète - dans l'intrigue. Comme elle parle l'italien, elle échange quelques mots avec Flora pendant que la zia Dora la coiffe ou la maquille: "Flora sgranò gli occhi. Ma come? Audrey Hepburn parlava la loro lingua ? – Sono stata in Italia con mio padre, quando ero bambina. A Roma, anche – spiegò".(Flora ouvrit de grands yeux. Quoi? Audrey Hepburn parlait leur langue? - Je suis venue en Italie avec mon père, quand j'étais petite. A' Rome aussi - précisa-t-elle).  La sympathie qui naît est très vraisemblable, et la lectrice (surtout elle...) attend, comme Flora, les moments où elles vont se rapprocher. Flora révise l'image qu'elle se faisait des stars, et gardera de cette aventure l’immanquable photo dédicacée, avec cette dédicace vraiment personnelle: «Take care of your dreams», "prends soin de tes rêves", message important pour une adolescente qui découvre un monde nouveau.

                 Bref, ce "petit" roman de 207 pages, quand même, est une réussite et séduira sans doute les jeunes qui le liront.  Il peut aussi donner bien des satisfaction à des adultes qui apprennent l'italien: la richesse de son style leur apportera beaucoup, même s'il leur faudra parfois s'armer d'un dictionnaire....

Vous pouvez lire une vingtaine des premières pages ici : cliquez sur "Leggi un estratto".

 

Janna CARIOLI et Luisa MATTIA:

MISTERO SUL SET   - Editeur PIEMME collection Il Battello a Vapore. Giallo e Nero

Format de poche

Publié le 20/10/2020             207 pages      11€,90

Isbn 9788856677560

 

                                                                                                      

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Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #ROMAN PSYCHOLOGIQUE

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