IO TI DOMANDO. 2. : réflexions de G. QUARENGHI sur les questions bibliques

Publié le 29 Décembre 2020

       

  

Comme annoncé précédemment, voici en complément de la présentation de Io ti domando la traduction d'un texte de Giusi QUARENGHI sur un numéro de septembre 2020 du blog de TOPIPITTORI.

 

 

"A QUI APPARTIENNENT LES MOTS ?

Nous inaugurons la reprise de notre blog, après la pause estivale, avec notre première nouveauté, en librairie depuis quelques jours, Io ti domando, illustré par Guido Scarabottolo. Giusi Quarenghi, son auteure, réfléchit pour nous aux raisons d’une relecture de la Bible, à partir de ses histoires et de leur contenu, qui offrent d’infinies possibilités de sens et de réflexion (car nous avons grand besoin de sens et de réflexion, comme tout le monde le constate). Ce texte sort dix ans exactement après sa publication chez Rizzoli, avec les illustrations de Michele Ferri.

"Sois patient avec tout ce qu'il y a d'irrésolu dans ton cœur.

Et tâche d'aimer les questions elles-mêmes".

(R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète)

« …en fait, il suffit d’être lecteur » écrivent Amos Oz et Fania Salzberg dans Gli ebrei e le parole. Alle radici dell’identità ebraica (Feltrinelli, Milan 2012), - Les hébreux et les mots. Aux racines de l’identité hébraïque.

Et bien avant, Emmanuel Levinas avait dit que toute lecture met au monde un sens, et toute non-lecture le retient dans le silence. Et, dans son sillage, Paolo de Benedetti cultivait une passion profonde pour le soixante et onzième sens... les significations sont au nombre de soixante-dix, soixante-dix, nombre qui dit la totalité réalisée, et, à la fois, l’infinité des significations : ce qui ne rend ni impossible ni inopportun le soixante et onzième sens. L’interprétation, comme l’œuvre, est ouverte.

C’est grâce à eux que j’ai commencé à lire la Bible, à quarante ans passés (ce qui, à propos de nombres - ce n’est pas un hasard - est le temps de la traversée du désert…). Par ailleurs, pendant mes années de formation – solidement catholique, jusqu’à un certain point – la lecture de la Bible n’était en aucun cas prévue, ni favorisée, ni conseillée. Mon désert consistait donc en une suite de dunes d’ignorance, mêlée d’indifférence et de désintérêt, avec, çà et là, une suite de petites taupinières d’impression d’inadéquation : je n’avais pas la foi, je n’avais aucune pratique religieuse, je manquais, me semblait-il, des prérequis élémentaires, et je ne pouvais certainement pas imaginer que je disposais des instruments nécessaires à une lecture d’une telle envergure. J’étais juste quelqu’un qui lisait. Cela ne pouvait suffire.

« Prends, et lis », s’était entendu dire Augustin dans les Confessions : il l’avait écrit, et je l’avais lu.

« Prends, et lis », m’avait simplement dit, plus tard, Paolo De Benedetti.

« Prends, et lis » : c’était aussi écrit sur la présentation de Biblia, l’association laïque (qualificatif fondamental et possible !) d’études bibliques fondée par Paolo De Benedetti, avec Agnese Cini, dans les années 80 (et que je fréquente depuis vingt ans). Je pouvais donc prendre le Livre et le lire. J’ai commencé, et j’ai continué, à lire et à relire ; en avançant, à reculons, et en travers ; sans finir et sans le finir, car finir, dans le sens d’arriver à la fin, et donc le fermer, j’ai vite compris que, avec ce livre, ce n’était pas possible, et surtout, ça avait très peu d’intérêt.

En effet la Bible, comme tous les grands livres, est capable de ça : vous ne la quittez pas, et elle ne vous quitte pas.  Et en la lisant – comme d’autres livres qui sont ses collègues, certains de son âge, d’autres plus mais aussi moins jeunes appelés classiques – vous vous apercevez que ça fait accéder à plusieurs choses : à la tradition orale qui les précède et les accompagne, à  l’écriture, la forme livre, le temps et la pratique de la lecture et de l’interprétation, la fonction du lecteur,  l’écoute, le souvenir et la transmission, le commentaire qui est, certes, à la mesure du texte lui-même, mais en même temps, et parfois surtout, à la mesure de celui qui lit, et des temps, et du contexte culturel dans lequel le texte est lu.

Ces livres au long, très long cours, emmènent en eux, et derrière eux, leurs histoires, mais aussi l’histoire/les histoires de leurs histoires, de celles qui précèdent le texte originel à celles qui poussent à côté de lui, l’accompagnent ou le suivent en l’éclairant ou alors en l’obscurcissant ; à commencer par cette lecture particulière, ce passage qu’est la traduction, les traductions, c’est-à-dire ce que l’on peut/on arrive/ on veut/on croit pouvoir transporter d’une langue à une autre, pour d’autres, qui connaissent rarement cette première langue. Mais la connaissance de la langue d’origine n’est pas la garantie d’une traduction unique, d’une interprétation unique, bien au contraire !

Ces livres portent en eux et derrière eux les allées et venues des réponses aux questions : « Qui est le maître des mots et de la parole, et donc de ce qu’ils signifient ? À qui appartiennent les mots ? À celui qui les dit ? À celui qui les reçoit ? Et le sens, où se tient-il, entièrement et uniquement dans les mots, ou dans le lien qui unit texte et lecture ? Et pour qui sont les mots ? ». La Bible, dans ce domaine, ne plaisante pas, elle part de haut, de très haut même : on parle de Dieu, elle est même Parole de Dieu. Parole de Dieu, oui, mais sous forme humaine, oh combien ! Et on peut se perdre dans ce court-circuit entre fini/infini, temps/éternité.

Mais les mots tiennent le fil, les mots vous tiennent. Le texte les file et ils filent le texte. Au départ en hébreux, puis en grec, en latin, en langue italienne et dans les diverses langues au cours des siècles, et dans les variations des langues elles-mêmes, selon ou contre les doctrines des siècles, et selon ce que les temps étaient capables de comprendre, voulaient comprendre ou se gardaient de comprendre ou de laisser comprendre. Vous lisez et vous sentez que ce sont des mots qui vous regardent de loin, qui viennent de loin et vous attendent plus loin encore, et pourtant ils sont là : « Cette parole est très proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » peut-on lire dans De 30.

Pourquoi, alors, ne pas mettre les jeunes en contact avec cette lecture, sans aucune intention autre que la connaissance du texte ? Pourquoi ne pas se mettre à lire, avec eux, et puis parler, écouter et parler, écouter et discuter ? En accompagnant aussi, parfois, la lecture avec des commentaires déjà écrits, des interprétations déjà existantes, pour élargir la recherche de sens, la possibilité de continuer le commentaire et d’ajouter des interprétations.

Se placer face au texte sur le mode de l’interrogation signifie faire une lecture d’auteur, active ; interroger le livre et se faire interroger par le livre. On trouve une infinité de traces de cette attitude, de cette façon de faire, dans les commentaires talmudiques et dans la tradition midrashique, qui existe en s’appuyant sur une disposition à chercher et à exiger. Je cherche le sens, tous les sens possibles, j’exige presque de la part du texte et de moi-même d’arriver au sens, à un sens possible, pour le texte et pour moi. Un corps à corps, la lutte avec l’ange (« Aucun sentier ne trompe, aucun présage ne ment / Qui a lutté avec l’ange reste phosphorescent », c’est ce qu’écrit Maria Luisa Spaziani dans une poésie, pour parler de la poésie : nous sommes dans des territoires très similaires). Lutte où ce n’est pas le vainqueur qui compte, ce qui compte, ce qui est important, tout autant, c’est le corps à corps, l’absence de peur du rapprochement, jusqu’à se rencontrer, jusqu’à se contrer. Il y a quelque chose de magnifique dans tout cela, une chose à laquelle on ne peut renoncer. Je crois en effet que là est le sens le plus vrai, le plus savoureux de l’activité de lecteur. Il suffit de l’être pour le devenir, grâce à cette patience que Rilke conseille avec amour."

 

  Voilà de quoi occuper les derniers jours de cette année 2020, grande "confineuse", en souhaitant que  2021 nous rendra à toutes et à tous santé et liberté de mouvement, qui en conditionne beaucoup d'autres.

QUE 2021 SOIT UNE BONNE ANNÉE POUR VOUS!

 

Rédigé par Lecturesitaliennes

Publié dans #CLASSIQUES

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