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Publié le 4 Décembre 2014

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Difficile, en cet automne 2014, d'échapper aux commémorations de la première guerre mondiale. "Commémorations", et pas "célébrations", comme le faisait très justement remarquer R.B. en présentant en avant-première le film remarquable de Ermanno Olmi (83 ans) "Torneranno i prati" (mot à mot: Les prairies reviendront); mais là je m'engage dans un autre chemin. Espérons que nous verrons bientôt en France ce travail remarquable .

On ne peut pas "célébrer" la guerre. Mais on peut, on doit la raconter, c'est ce que développe Walter Fochesato, l'un des meilleurs critiques et connaisseurs de la littérature de jeunesse en Italie, dans son ouvrage Raccontare la guerra – Libri per bambini e ragazzi ( pas besoin de traduction, n'est-ce pas?) Cet ouvrage est dans ma bibliothèque depuis deux ou trois ans, et il est grand temps que je vous en parle.

Mais d'abord un souvenir: 1950. La petite fille est dans le grand couloir sombre, un hebdomadaire à la main. Sur la couverture, des visages de soldats casqués en gros plan. Le souffle lui manque, elle reste là, pétrifiée. Quoi? Les grands ont toujours parlé de "la-dernière-guerre-mondiale", elle est finie, il n'y en aura plus d'autres puisque c'était "la-dernière"! Ils lui ont donc menti? Il y en a de nouveau une? Qui croire alors? Qui la protègera si les grands lui mentent?

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Que dit la quatrième de couverture du livre de Walter Fochesato? Je cite:

" Comment peut-on raconter la guerre aux enfants et aux jeunes? Cet essai, bourré de citations, offre un vaste panorama; il restitue la façon dont ce thème est entré dans les livres, en partant de la fin de la période de l'unification de l'Italie pour arriver au jour d'aujourd'hui. Depuis le "Cuore" de De Amicis jusqu'à Capuana, de Vamba au "Piccolo Alpino" ( Le petit chasseur alpin) de Salvator Gotta, en passant par la première guerre mondiale et les guerres tragiques du fascisme, pour arriver aux romans de grands écrivains ou d'illustrateurs comme Robert Westall, Uri Orlev, Tomi Ungerer, Roberto Innocenti et Lia Levi. Pendant longtemps, la littérature italienne pour la jeunesse a été lourdement conditionnée par des présupposés pédagogico-moralistes et idéologiques. Ce n'est qu'au début des années soixante-dix que l'on a commencé à publier des histoires qui essaient de raconter la guerre et ses horreurs à travers les yeux des enfants et en s'appuyant avant tout sur la narration. Walter Fochesato écrit: "La prise de conscience du "non-sens" de la guerre passe, je le crois, par l'examen des guerres elles-mêmes, et non pas par un plaidoyer fragile et souvent ennuyeux sur le thème de la paix"."

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Ce travail est le fruit d'une recherche de longue haleine. Fochesato reprend, en 2009, un travail publié en 1996 pour Mondadori, revu et corrigé en 2002, et complété pour cette édition qui date de 2011 chez Interlinea.

Dès le chapitre de présentation de cette nouvelle édition, et dans le premier chapitre qu'il intitule "La guerre et la mémoire", Fochesato nous livre ses réflexions sur le rôle du roman historique par rapport au travail de l'historien. Puis vient son questionnement sur ce que représente la guerre pour nos enfants qui ne l'ont pas vécue directement, et qui en voient le spectacle quotidien sur des écrans, sans éléments de réflexion ni d'explications, avec pour seule "consolation" que ça se passe "loin d'ici".

Je cite: "Il y a quelques années, je me demandais: que savent nos enfants et nos jeunes de la guerre? , quelle conception en ont-ils? Quels fantasmes s'en sont-ils construit?, comment justifient-ils la mise en scène quotidienne de la violence de guerre?, quelles sont leurs peurs, leurs angoisses, leurs attentes, eux qui n'ont pas vécu la guerre (la seconde guerre mondiale), ni ne l'ont entendue raconter comme un fait vécu, à transmettre et à ne pas oublier? Ces enfants et ces jeunes (grandis trop souvent sous le signe d'une amnésie historique affichée et revendiquée, d'une propension arrogante et obstinée à un révisionnisme de magazine), quelle image, quelle conception ont-ils de la vie et de sa valeur?"

Dès ce premier chapitre, également, nous trouvons une constante qui fait la richesse de la réflexion de Fochesato: l'abondance de citations : citations d'autres auteurs qui ont une recherche parallèle à la sienne, et pas seulement italiens, puis citations des livres qu'il va présenter à ses lecteurs – des adultes je ne l'ai pas précisé, mais vous avez compris que ce livre n'est pas "pour les enfants", mais pour tous ceux qui lisent avec les enfants. Ceux qui veulent approfondir trouveront un riche appareil de notes.

L'auteur a été enseignant ( et il est père), il connaît donc de près les jeunes. Puis il a une bibliothèque personnelle extrêmement bien fournie. Et non seulement il "a" , mais il "est " cette bibliothèque, elle fait partie de lui, et il peut dès lors mobiliser toute sorte de références en relation avec tel ou tel livre pris en compte.

Il va donc, en quatorze chapitres, nous tracer une histoire de la guerre, en Italie surtout, telle que la pensée dominante a voulu la présenter aux jeunes générations, dès les années 1860. Comme ces titres, jusqu'à ceux des années1970-80, ne sont plus disponibles, il appuie toujours ses résumés sur des citations de passages pertinents qui permettent au lecteur de se faire malgré tout une idée juste. Et il n'est pas prisonnier de la chronologie, n'hésitant pas à faire des allers et retours entre les époques.

Les titres mêmes choisis pour ses chapitres ne sont pas didactiques, il les prend souvent dans les ouvrages cités, "racontant" lui aussi, plus en narrateur qu'en historien. En voici quelques exemples:

  • 1) La guerre et la mémoire (la numérotation est de mon fait, pour plus de précision).
  • 2) Un "Cœur" entre école et caserne. Un long Risorgimento
  • 3) Le récit de sa grandeur. La première guerre mondiale.
  • 7) "Comme une formidable mâchoire, je mordrai celui qui voudra me reconquérir". La seconde guerre mondiale.
  • 8) Ce qui se passa vraiment…
  • 10) Le cri de Chas et le paradis de Harry: les livres de Robert Westall.
  • 14) "La guerre ne meurt jamais". Les albums illustrés.

Certains de ces titres sont difficiles à traduire, car ils synthétisent un titre d'ouvrage, ou de chanson, ou de poésie :

  • 4) "Arditismi di vite in fiore. Le letture del Ventennio", pour parler de la période de gouvernement de Mussolini.

Les huit premiers chapitres parcourent avec une grande clarté et une analyse fine l'histoire de l'Italie et de ses guerres (nationales, coloniales, civile) jusqu'aux années de l'immédiat après-guerre ( la seconde). Le lecteur pas spécialement historien apprend beaucoup. Tandis que celui qui est à l'aise dans ces années qui vont de 1860 à 1947 découvre une autre dimension : la présentation des évènements faite aux enfants, en particulier à travers les manuels scolaires, les journaux pour enfants comme "Il giornalino della domenica", créé en 1906, ou "Il corriere dei piccoli" (1908 à 1955) ainsi que les collections de romans dont la plus célèbre reste La Biblioteca dei miei Ragazzi

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

A partir du neuvième chapitre, on entre dans une bibliographie davantage connue du lecteur d'aujourd'hui, en témoigne le titre "Dai 'Nidi di ragno' agli occhi di Rosa Bianca. Tra deportazione e resistenza". Le célèbre roman d'Italo Calvino 'Le sentier des nids d'araignée' et le non moins célèbre album de Roberto Innocenti 'Rosa Bianca' déploient l'éventail d'une nouvelle littérature de guerre où le point de vue est celui de l'enfant - acteur, spectateur ou victime -

Deux chapitres importants analysent la production britannique, en la reliant étroitement au rôle de la Grande Bretagne pendant le second conflit mondial.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Des récits de vie quotidienne d'enfants pendant une guerre, celle, par exemple, qui a mené à l'éclatement de la Yougoslavie, ou des textes autobiographiques écrits récemment par des adultes qui racontent leur enfance dans l'Europe ou l'Italie de la seconde guerre mondiale sont analysés dans un chapitre qui porte le titre, tiré de l'un d'eux : " Une collection d'éclats de grenades".

L'avant-dernier chapitre présente des romans plus récents, pas seulement d'auteurs italiens, traduits et publiés en Italie dès les années 1990. Fochesato nous donne là aussi une riche bibliographie scrupuleusement analysée.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Et le dernier chapitre, tout autant précieux, examine la contribution récente apportée au thème de la guerre par les récits en images des albums illustrés. Où l'on trouvera, aussi bien une Elzbieta qu'un David McKee, Uri Shulevitz ou Eric Battut, Pef ou Arianna Papini, Tomi Ungerer ou Roberto Innocenti, pour ne citer que quelques-uns. Bibliothécaires, enseignant/e/s, parents trouveront des analyses qui leur permettront de choisir en connaissance de cause. Et si le titre de ce chapitre est - et c'est une citation - " La guerra non muore mai", le "mot de la fin" est repris par Walter Fochesato à Yvan Pommaux dans son album - que vous connaissez certainement - "Avant la télé", édité en Italie sous le titre "Quando non c'era la televisione" chez Babalibri en 2003.Je laisse la parole à Fochesato:

"J'ai choisi d'en parler car, sur la grande illustration en double page qui ouvre le volume, il écrit:

De septembre 1939 au printemps 1945, c'était la guerre.

Les chars, les tranchées, les bombardements, les civils en déroute, les camps d'extermination, les maquis ( en français dans le texte), la brutalité des nazis, le débarquement allié: Pommaux , avec son registre sombre et morcelé, nous montre sans concessions le visage du conflit. Puis on tourne la page, et tout change et se rassérène. Il ne reste, dans un ovale en gris et marron, qu'une scène nocturne. Par la fenêtre nous voyons une escadrille de bombardiers et, dans le lit, un couple enlacé. Ce pourrait être les parents de Pommaux, et c'est précisément avec ses paroles qu'il me plaît de terminer mon ouvrage:

Mais la guerre n'empêchait pas les gens de s'aimer, et beaucoup d'enfants naquirent en 1945, en 1946…."

Merci à Walter Fochesato de clore ce travail rigoureux et sans concessions sur cette note. C'est pour tous ces enfants qui continuent à naître, pour leurs parents, pour ceux qui les aident à grandir, que ce livre est un outil important.

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

Il n'empêche que ce livre, Fochesato le sait, n'est pas "terminé", le titre du dernier chapitre nous le rappelle obstinément , des millions d'enfants vivent toujours la guerre de toute sorte de façon, et lui ou un/e autre continueront le chemin de la recherche et d el'analyse.

Walter FOCHESATO : RACCONTARE LA GUERRA – Libri per bambini e ragazzi. Interlinea Edizioni 2011 – 20 €

Pour approfondir, lire aussi sur ce même livre:

http://principieprincipi.blogspot.fr/2011/11/guerra-e-pace-per-i-ragazzi.html

Walter FOCHESATO et le récit de la guerre

MERCI A L'AUTEUR POUR LES ILLUSTRATIONS REPRODUITES

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 10 Août 2014

C'est l'été!

Si, si, je vous assure,

ne vous fiez pas à la couleur du ciel !

 

Et si vous en profitiez pour rafraîchir votre mémoire,

en relisant les posts plus anciens,

par exemple?

BON FARNIENTE,

BONNES LECTURES!

VACANCES

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 20 Juin 2014

"UNE AUTRE  COUPE DU MONDE, C'EST POSSIBLE"

"Une autre COUPE DU MONDE, c'est possible: un tour du monde dans les littératures et les livres de jeunesse, à l'occasion de la Coupe du Monde de Football 2014".

En ces temps où le ballon rond semble être le nombril du monde, je me dois de relayer pour vous l'initiative de la revue ANDERSEN qui "propose aux bibliothèques, aux librairies, aux parents, aux éducateurs des centres aérés, un parcours qui, en partant des différentes équipes, amène à lire et regarder les littératures du monde, de l'Algérie à l'Uruguay, en passant par les trente autres pays qui joueront pour la Coupe du Monde : quelques bons livres à proposer aux jeunes, ou même à lire à haute voix, avant ou après les match, pourquoi pas?. Quelques piste pour approfondir, à l'attention des adultes médiateurs de la lecture, des références bibliographiques. Un projet Andersen, réalisé par Anselmo ROVEDA, Caterina RAMONDA et Martina RUSSO, avec des illustrations de Andrea VALENTE".
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Pour suivre la Coupe au jour le jour : la page Facebook de Andersen

L'ensemble du dossier sur http://www.andersen.it/un-altro-mondiale/

"UNE AUTRE  COUPE DU MONDE, C'EST POSSIBLE"

" Brésil 2014. Coupe du Monde de Football. Les garçons et les filles du monde entier, sans compter les jeunes et les adultes, sont en train de vivre, une fois encore, l'un des évènements qui pèsent le plus sur l'imaginaire contemporain. Terrains de terre battue, ruelles étroites, terre-pleins asphaltés, prés à la pente improbable, plages de cailloux... tout se transformera pour un été en stades étincellants où se joueront des matchs épiques. Jeu et représentation, c'est ça, le Mondial; ça aussi. Car c'est aussi un exemple évident des contradictions de notre temps. Millions engagés, sponsors globalisés, installations sportives futuristes, énormes retombées économiques dans les secteurs les plus variés, mais aussi, mais surtout hélas, exclusion et négation des droits, y compris au détriment de l'enfance. La misère et le chômage, ça ne passe pas à la télé, ça ne fait pas d'audience. Les contradictions de la société brésilienne ( mais c'est le cas pour une grande partie du monde) doivent être exclues, à tout le moins sur les écrans des network de télé éparpillés sur la planète, et aussi aux yeux des touristes sur place. Et pourtant cela reste un évènement ludique, à raconter. Au moins sur ces terrains improvisés dont nous parlions tout à l'heure. Et c'est bien comme ça.

"UNE AUTRE  COUPE DU MONDE, C'EST POSSIBLE"

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Une autre Coupe du Monde est donc possible, dans le domaine du jeu et du récit. Et ce récit va bien au-delà du ballon, il est déjà dans les maillots des équipes nationales, dans les drapeaux, les couleurs, les hymnes, et nous voilà sur le terrain de l'histoire et de la culture des différents Pays. Une autre Coupe du Monde est possible: un tour du monde dans les récits -littérature et illustration- produits par les diverses cultures nationales, souvent composites.

Et c'est à cette occasion, quand tous les enfants sont sensibles à l'idée Mondiale, que nous faisons une proposition aux bibliothèques, aux librairies, aux parents, aux éducateurs des centres aérés. Construire ensemble un parcours qui, en partant des différentes équipes, arrive à lire et à regarder les littératures du monde: de l'Algérie à l'Uruguay, en passant par les trente autres pays qui joueront pour la Coupe du Monde. Nous prenons le départ, en vous offrant une série de suggestions qui ne sont et ne peuvent prétendre être exhaustives; ce ne sont que des points de départ, des suggestions; de bons livres à proposer aux jeunes (ou même à lire à haute voix, avant ou après les matchs, pourquoi pas...). Quelques pistes pour approfondir, à l'attention des adultes médiateurs de la lecture, des références bibliographiques. Et à partir de là, chacun pourra aller et revenir, ajouter, effacer, compléter ou enrichir, avec ses propres auteurs et ses livres préférés".

Rendez-vous sur la page d'Andersen, pour découvrir la riche bibliographie en cliquant sur chaque pays.

Bonnes lectures, bons jeux.

"UNE AUTRE  COUPE DU MONDE, C'EST POSSIBLE"

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 20 Mars 2014

Cet album tout neuf, qui sent encore l'encre, vous l'avez ici presque en avant-première, avant sa présentation à la foire de Bologne.

C'est "le tracteur de grand-mère". Ce doit être le petit tracteur de plastique qu'elle a offert à son petit-fils ? Ou alors elle est veuve, et c'est elle qui doit travailler dans les champs pour faire tourner l'exploitation? Vous n'y êtes pas du tout.

Dans cette ferme, la grand-mère prend "le tracteur rouge, le gros avec ses grandes roues" pour aller à la cueillette des fruits sur le domaine, tandis que le grand-père lave la vaisselle et le linge, envoie quelques mails à ses amis, et cherche de nouvelles recettes sur Internet. Ils se sont levés ensemble à l'aube, et ils se retrouveront quand la grand-mère, ayant fini la récolte, rentrera à la maison, et qu'elle trouvera la superbe tarte aux cerises réalisée par le grand-père pour le goûter. Tarte qui sera dévorée de bon appétit (malgré un précédent casse-croûte de raisin et mortadelle), comme a été dévorée cette journée de travail; le mot de la fin le dit clairement: "MIAM!", un grand " GNAM!"" dans le texte.

Anselmo Roveda nous raconte cette histoire simple, et pourtant "différente", de façon très naturelle, et avec élan, en jouant sur les situations – un coq anarchiste qui chante à l'heure qu'il lui plaît, des cochons qui aiment la pluie et la boue, tout comme la grand-mère et ses "grandes bottes" pour "faire splatch dans les flaques", qui se passe un peu de baume pour les lèvres, à la framboise, avant de sortir. Il rythme volontiers le récit de bruits, "driiin, bzzz". Sans négliger pour autant des termes plus recherchés : après la pluie, le toit "sgocciola", il ruisselle, et les lapins "sgranocchiano", ils grignotent. Et puis il y a un mot bizarre (sauf pour les habitants des campagnes piémontaises): la remorque a été baptisée pendant l'été, quand les petits-enfants étaient là, "Amico Tamagnun": c'est peut-être un nom magique?

Les illustrations de Paolo Domeniconi concrétisent à la perfection tant le couple des grands-parents et leur maison que la campagne environnante. Grand-mère et grand-père ont les cheveux blancs, certes, mais on voit dans leur regard l'ouverture à la vie, et ils sont toujours en mouvement, dans une maison aux cadrages originaux, pleine d'ombre et de lumière, et de témoignages de leur longue vie commune. Les couleurs chaudes et claires de cette journée d'automne juste après la pluie, les courbes de la "grande colline", puis les différents plans qui descendent harmonieusement, sans mièvrerie aucune, la présence joyeuse des animaux, dont un chat qui accompagne fidèlement la grand-mère au travail, s'accompagnent d'une constante note d'humour.

Ajoutez à cela une typographie variée, un texte en petites unités qui ne décourageront pas le très jeune lecteur.. A travers sa collection "Sottosopra" (Sens dessus-dessous) pour l'éditeur turinois EDT Giralangolo – collection destinée à " aider à changer l'imaginaire face aux stéréotypes du genre", avec des albums dont les héros sont "des enfants, des femmes et des hommes libres d'agir, de penser, de se comporter sans être prisonniers du sexe biologique auquel ils appartiennent" - Irene Biemmi a bien réussi son pari.

Anselmo Roveda – ill. di Paolo Domeniconi. Il trattore della nonna. Torino, EDT Giralangolo – Sottosopra, 2014, pp28, euro 12.

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 4 Novembre 2013

Una vita da somaro, texte de Daniela VALENTE, illustrations de Flavia SORRENTINO

"Une vie de chien", on voit bien ce que ça peut être. "Une vie d'âne", c'est moins clair, surtout que "somaro", c'est une bête de somme, mulet ou âne. Celui qui nous regarde de la couverture de notre livre, est-ce un âne ou un mulet, avec son improbable petit col d'écolier? Plutôt un mulet, peut-être, d'après sa couleur?

L'âne appelle, comme associations basiques, "oreilles d'âne" et "bonnet d'âne" (est-ce que ça dit encore quelque chose aux écoliers d'aujourd'hui?). Et c'est par ce biais que notre récit commence, par une indignation orthographique du protagoniste, qui a été traité d'âne, justement, par la maîtresse pour avoir oublié l'accent sur le è du verbe être, le transformant par là en "e"=et. "Comme si exister comptait plus que unir", dit notre petit indigné. Et comme si "somaro" était une injure! Car lui, Bruno, le narrateur de cette histoire, sait ce qu'est un "somaro", car son grand père en a un, un mulet du nom de Giardino (prononcer Djardino), Jardin (car il laboure le sol de la forêt en travaillant, et permet à la végétation de renaître).

Una vita da somaro, texte de Daniela VALENTE, illustrations de Flavia SORRENTINO
Una vita da somaro, texte de Daniela VALENTE, illustrations de Flavia SORRENTINO

Voilà l'histoire lancée, le jeune lecteur pourra plus facilement s'identifier avec Bruno après être passé par la case "école". Bruno a un grand-père particulier, il est débardeur dans les montagnes et travaille avec un mulet dans les endroits que les véhicules ne peuvent atteindre. Et il explique en direct à son petit-fils, venu avec ses parents (en jeep, qui plus est) lui rendre visite sur un de ses chantiers par une journée d'automne déjà frisquette, les mérites écologiques de cette façon de descendre les troncs jusqu'aux routes praticables. Le petit garçon est enthousiaste et nous retrouvons chez Daniela Valente, l'auteure, la sensibilité à la nature, aux odeurs, aux couleurs, aux bruits, que nous avions déjà appréciée dans Mamma Farfalla.

Le contact s'instaure facilement entre l'enfant et l'animal, grâce à la médiation du "nonno" débardeur. Pour le lecteur, voici qu'au récit s'ajoute une nouvelle voix, celle du mulet Giardino, qui est imprimée en rouge. On passe de l'un à l'autre par un "raccord sur image", et l'épisode à peine lu est repris du point de vue de l'animal. Là aussi, Daniela Valente tâche de ne pas prêter à l'animal un discours trop "humain", sa sensibilité passant essentiellement par les bruits et les odeurs. C'est un des aspects très réussis de ce petit livre.

Mais un accident (qu'on devine cardiaque) va mener le grand-père à l'hôpital, puis à la retraite. Bruno doit affronter cette nouvelle situation et l'angoisse qui l'accompagne. Et Giardino? Lui aussi va goûter à une retraite bien méritée, mais cependant active et solidaire: il vivra, avec d'autres chevaux et ânes divers, dans un centre associatif où des enfants viennent prendre soin de lui sous la conduite de moniteurs. Et l'encore robuste Giardino est promu au grade de "bibliomulet": il passe une fois par semaine dans les écoles des alentours, portant de grands paniers remplis de livres. Et quelle est l'une de ses premières destinations? L'école de Bruno, bien sûr. Grande joie de l'enfant qui retrouve son ami forestier. Joie largement partagée par tous les petits écoliers (et par la maîtresse, à qui Bruno fait la leçon sur l'utilité des "ânes").

Una vita da somaro, texte de Daniela VALENTE, illustrations de Flavia SORRENTINO

Un dernier personnage arrive dans la classe et dans l'histoire, un nouvel élève, Luca, étrangement taciturne. Bruno tente d'en faire son ami, passant aussi par l'intermédiaire de Giardino que Luca va voir et soigner une fois par semaine. Le chemin accompli par ce jeune Luca est décrit avec beaucoup de simplicité et de délicatesse par l'auteure, que ce soit par la voix de Bruno ou par celle de Giardino. Et le dessin offert, sans un mot, par Luca à Bruno, à la veille des vacances, laisse augurer un retour de l'enfant dans le monde de la communication.

Vous voyez que dans ses illustrations, Flavia Sorrentino a privilégié les enfants, en premier lieu Bruno, l'animal et la nature. Le grand-père est à peine évoqué comme une silhouette dans le bois, il vit à travers les récits de Bruno et de Giardino. Avec poésie et humour (et avec ses couleurs acryliques et ses crayons) elle souligne le dynamisme du récit, ou le silence de Luca, et son "réveil" progressif.

Una vita da somaro, texte de Daniela VALENTE, illustrations de Flavia SORRENTINO

La collection "Coccole Green" , de l'éditeur que nous connaissons bien désormais,"Coccole Books", est leur collection écologique, qui présente aux enfants à partir de huit ans des animaux "à protéger", dans le format commode de la plupart de leurs collections, 14 x 20,5 cm. D'abord une histoire, puis une douzaine de pages d'informations. En l'occurrence: deux pages sur l'espèce et les différents croisements entre ânes et chevaux. Puis une évocation de sa présence dans l'histoire de l'humanité, le vocabulaire de son travail, sa place pendant les deux guerres mondiales, son rôle actuellement, en Amérique du Sud comme en Italie, tant comme éboueur non motorisé que comme "bibliobus", ou encore comme support de cures de "pet therapy" (comme ils disent en italien), et enfin sa représentation philatélique.

Une façon intelligente et efficace de faire connaître aux jeunes lecteurs des aspects moins connus de l'écologie.

Una vita da somaro, écrit par Daniel Valente, illustré par Flavia Sorrentino,

Collection Coccole Green – Editions Coccole Books – à partir de 8 ans

Première édition mai 2013. 68 pages illustrées. 10 €, 90

UN GRAND MERCI A FLAVIA SORRENTINO POUR LES IMAGES QU'ELLE M'A AUTORISEE A REPRODUIRE

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 25 Septembre 2013

 

Roberto INNOCENTI est parmi les invités du Festival des Illustrateurs Festival des Illustrateurs qui se tient actuellement à Moulins.

C'est l'occasion de vous signaler le petit volume publié en 2012 par les éditions DELLAPORTA de Pise : des entretiens d'Innocenti avec Rossana DEDOLA, intitulés "La mia vita in una fiaba"

 

Vous en trouverez un excellent compte-rendu en français sur la dernière livraison de la revue

STRENAE - Recherches sur les livres et objets culturels de l'enfance.

Voici le lien: http://strenae.revues.org/1034

 

 

Roberto INNOCENTI : si sa vie nous était contée...

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Publié le 31 Mars 2013

Ces jours-ci, Bologne a été (du 25 au 28 mars) le royaume du livre de jeunesse: c'était la cinquantième Fiera Del Libro per Ragazzi . En l'honneur de l'évènement,  voici un livre récent (il est sorti en octobre 2012) où nous allons retrouver de vieilles connaissances, sous un jour nouveau.

 


Le titre est injonctif, avec son point d'exclamation :  "Al lavoro!" , "Au travail!" Nous prendrait-on, nous ou les plus jeunes, pour des fainéants? J'ai renoncé à la traduction spontanée "au boulot!" par crainte de confusion avec l'album publié sous ce titre, en édition limitée pour les 20 ans du Seuil Jeunesse, en mai 2012, dans un esprit très différent.

 


 

la trave


 Immédiatement l'œil passe à l'image au-dessous, qui a quelque chose de très familier, et de très "bizarre" à la fois.  Le familier, c'est cette grande poutre où sont assis des travailleurs qui casse-croûtent, les pieds dans le vide, au-dessus des gratte-ciels de New-York. Qui n'a vu une fois au moins cette photo en noir et blanc de Charles Clyde Ebbets, ne serait-ce que sur un poster? Oui, mais ici…. les ouvriers ont des têtes d'oiseaux, si bien intégrés que c'est à peine étrange.  Pour le reste, leurs positions, leurs gamelles, leurs casquettes, leur façon de se tourner vers leur voisin, tout est fidèle.

Et puis il y a les couleurs. Différentes tonalités de verts foncés, de jaunes,  de rouges bordeaux,  de blancs mouchetés, sur un ciel bleu très clair où ressort le grain du papier, et tout en bas, vertigineux, disparaissant dans une brume bleutée sur les côtés,  les gratte-ciels. L'ensemble donne une indéniable impression d'équilibre, que l'on retrouve dans tout l'ouvrage.

 

 


Le premier réflexe est de se mettre à feuilleter l'album, pour élucider Allunaggio   cette histoire d'oiseaux. Nous en retrouverons à toutes les pages, et allons vite comprendre que les illustrations sont des détournements de tableaux ou photos célèbres, qui tournent tous autour du thème du travail, bien entendu. Détournement, mais pas caricature. Ces oiseaux-personnages restent toujours aussi dignes ou aussi expressifs que les humains qu'ils reprennent.

Voyez les trois cosmonautes sur la lune, ci-contre.

Ou encore cette famille de canards qui vient de descendre du train avec tous ses bagages d'émigrés (ou sont-ils sur le pont d'un bateau?). C'est une scène qui vous dit quelque chose.

Il y a aussi les grands engrenages des Temps Modernes, où "Charlot" a une superbe tête de huppe – et les roues du haut de l'image une certaine ressemblance avec des bobines de cinéma... Ou bien ce hibou pensif en pull marin à rayures (non, ce n'est pas notre Ministre du Développement Productif…) devant un détail de la fresque de Guernica. Vous en découvrirez d'autres, il y en a dix en tout. Dix tableaux ou photos célèbres, que l'on retrouve, à la  fin du livre, décorant les murs de la chambre du héros de ce livre, un petit garçon, un "vrai", avec en légende auteurs, titres et dates des œuvres.

 


Car, il est temps de le dire, notre curiosité visuelle étant rassasiée: le héros de ce livre, c'est un garçonnet de huit-dix ans, et son ami le canari qui

Fornaioentre et sort librement de sa cage. Cet enfant est aux prises avec la question rituelle que lui posent un grand nombre d'adultes:

" Qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? ", question qui l'embarrasse beaucoup. Il réfléchit alors en faisant le tour de tout ce qu'il voit et connaît comme métiers (et comme travailleurs) autour de lui, puis va être un peu bousculé par sa grande sœur, Ornella: malgré ses diplômes et de petits CDD elle est au chômage. Une conversation avec ses parents, et les convictions, on pourrait dire "syndicales", de sa mère vont lui permettre de sortir de son monologue inquiet un peu rasséréné.

 

 

 

Une fois encore,  Anselmo Roveda a donné vie, en partant des images de  Sara Ninfali, à un texte vif, qui concrétise cette notion de travail en n'en excluant aucun type. Il s'appuie, dès la première page, sur le texte même de la constitution italienne : Article premier: "L'Italia è una Repubblica democratica fondata sul lavoro…." Puis article 4:"La Repubblica riconosce a tutti i cittadini il diritto al lavoro e promuove le condizioni che rendano effettivo questo diritto….". La traduction est superflue, sans doute. En ces temps de grande crise, ce texte fondamental devait être rappelé.


Les premiers exemples qui viennent à l'esprit de l'enfant sont "Carlos, il trasportatore", et "Fatima l'avvocatessa" qui ont fait "comme l'oncle Giuseppe, le frère de grand-père Giorgio, qui vit en Allemagne, … qui est très vieux,… mais a été soudeur dans une usine d'automobiles…". Emigration et immigration étant intimement liées dans l'histoire du travail italien d'aujourd'hui et des deux siècles derniers.  

 

 

Licenziati

Le monde du travail est ainsi évoqué dans toute  sa variété, sans en masquer les difficultés, les luttes, les réussites aussi, et en le "dédramatisant" grâce à l'aller et retour qui s'instaure entre le texte réaliste et les illustrations plus oniriques et déconcertantes.

 


La collection dont fait partie "Al lavoro" s'appelle "Opera prima", "première œuvre", et a été conçue pour éditer de jeunes illustrateurs. Sara Ninfali avait réalisé, dans le cadre de ses études à l'école des Arts Décoratifs – ISA – d'Urbino, dans les Marches, l'image de couverture.  Elle est partie de  ce que suggérait le terme "perchés", en italien "appollaiati", qui évoque les poules perchées au poulailler,"pollaio", et s'emploie donc surtout pour les oiseaux. C'était le mot qui lui était venu devant la célèbre photo de la construction de l'Empire State Building (Elle date du 20 septembre 1932; le 20 septembre 2012, les éditions Coccole e Caccole ont donc célébré les 80 ans de ce cliché qui rend hommage aux travailleurs, à la fois dans l'extrême et le quotidien) . Et, clin d'œil, dans la dernière image du livre, le canari s'est "appollaiato" sur la poutre de la photo en question, posée sur la table du petit garçon son ami.

En même temps, ce motif de l'humain à tête d'oiseau n'est pas nouveau dans l'iconographie, sans même remonter aux représentations égyptiennes du dieu Ra. Il est utilisé ici sans le côté cauchemardesque que certains peintres (un Pieter Bruegel, un Matthias Grünewald…) ou illustrateurs du fantastique ont pu lui donner. Il transpose plutôt des images réalistes dans le monde de l'imaginaire, pas seulement enfantin.


Sara Ninfali a testé ensuite  son idée sur le tout aussi fameux photogramme des Temps Modernes, travaillant toujours à la tempera et à l'acrylique sur un papier de différents tons de gris, avec une belle unité de couleurs sur l'ensemble du livre.

 

 

Tubo


       La maison d'édition Còccole e Càccole imagina un livre qui utiliserait ces deux images. La suite  fut une collaboration entre la dessinatrice et l'auteur,  et les Còccole e Càccole peuvent être fiers du résultat.


"Beau travail!"

 

 

copert

 

 

© Sara Ninfali et Coccolebooks


Voici l'adresse du nouveau site des éditions Coccole e Caccole.

 

 


Al lavoro!  Texte de Anselmo ROVEDA, illustrations de Sara NINFALI

Première édition, octobre 2012 - Format: 16,5 x 22,5 cm

Couverture cartonnée - 24 pages illustrées couleurs – 11,90 €

 


Un grand merci à Daniela VALENTE et à Sara NINFALI pour avoir mis à notre disposition les images ci-dessus.

 


 


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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 18 Décembre 2012

 

       Les Lectures Italiennes reprennent, et  en antidote à la grisaille de cette fin d'automne-début d'hiver, je vous propose un petit livre à la fois léger et grave qui nous vient du sud. Si je vous dis :" Câlins et crottes de nez", vous me répondrez avec un bel ensemble: "Còccole e Càccole"

-           "BRAVO !" ("brava, bravi, brave", selon qui vous êtes et si vous lisez      seul/e ou à plusieurs).

(Je renvoie les nouveaux au 13 juin 2012, "Essaie donc de l'expliquer à Nino", et aussi au 6 décembre 2011 I PASTORI  LI PASTRE de Frédéric MISTRAL.)

C'est toujours cette même maison d'édition indépendante,  féconde ( le lien à son site est dans le colonne de droite) basée en Calabre, sur la côte est, presque en face de la Sicile. Notre livre est baigné de ce monde méditerranéen.

Titre : "Mamma Farfalla", Maman Papillon; auteure: Daniela VALENTE; illustratrice: Marcella BRANCAFORTE. Nous sommes dans la même collection que l'histoire de Nino, de petits volumes de 14 cm sur 20, que l'on tient bien en main, papier de belle qualité, typographie soignée…           copertina2.

 

        - Oui, mais l'histoire?

J'y viens. La narratrice (on ne sait pas son nom) a huit ans, habite en Calabre, et nous parle, en douze brefs chapitres, de cet été de ses huit ans un peu particulier, car elle le passe, comme d'habitude, chez sa grand'mère ( chez ses grands-parents, mais la grand-mère a une place à part dans son cœur), de l'autre côté du détroit, en Sicile, en compagnie de ses cousins. Cet été-là, sa mère ne l'accompagne pas, elle est restée à la maison pour soigner une maladie énigmatique.


         "Maman Papillon", c'est l'image qui vient à la fillette, après une "leçon de choses" (dit-on toujours ainsi aujourd'hui?) sur la métamorphose de la chenille. Sa mère, qui doit prendre des médicaments qui font tomber ses beaux cheveux, qui est devenue souvent  triste et inquiète,  qui doit rester tout l'été à la maison pour se soigner, cette mère-chenille, elle en est sûre, se métamorphosera à un certain moment en papillon, "différente et plus belle"(vous avez remarqué qu'en italien,  "farfalla" est un nom féminin).

C'est là le côté grave de l'histoire, la maladie d'un proche, la maladie d'une mère passionnément aimée; mais grâce au reste de la famille, à la mère-papillon elle-même, à la grand-mère, au père, à un grand-père-parrain, aux cousins siciliens, l'angoisse n'écrasera pas l'enfant, elle sera là, certes, mais supportable, contrebalancée par une formidable énergie vitale qui peut se déployer dans une campagne sicilienne familière.


        Ce livre est aussi, on le sent, un hymne de l'auteure à sa propre enfance campagnarde et sicilienne. Les épisodes qu'elle raconte, les courses pieds nus sur les cailloux pointus comme sur l'herbe, les jeux dans le Vieux Figuier,  présence tutélaire, les "batailles" entre cousins à coup de pommes blettes, mais tout aussi bien l'expédition à la source pour en ramener l'eau fraîche, les jours de cuisson du pain, le jardin secret de la grand'mère où la fillette entre furtivement, les multiples odeurs  évoquées presque à chaque page : tous ces moments sont  dits en phrases simples mais d'une grande force, et sont trop "vrais" pour avoir été entièrement inventés.


        Il en va de même pour les personnages. Autour de la protagoniste évolue un monde qui réunit toutes les générations : les grands-parents – elle en a six! – et en particulier la "Nonna Angela", la grand'mère maternelle, son chignon blanc, sa poule pondeuse, son potager magique et son parfum d'amandes (est-ce sa laque ou les petits gâteaux qu'elle fait souvent?), qui sait si bien écouter ses petits-enfants et répondre aux inquiétudes de la narratrice. Le Nonno Nunzio, souriant et peu bavard,

menuisier, et ses paniers d'osier.Et puis le "Nonno padrino", le grand-père-parrain,  le citadin qui vient en vacances au village, père adoptif de la maman quand elle était enfant – cela se faisait pour aider une famille nombreuse pauvre et donner plus de chances d'ascension sociale à un enfant-; lui, c'est le grand-père fantasque.

 

 

Nonno e nipotina

 

 


       Les parents de la narratrice, père et mère, sont très présents même si la fillette les décrit moins que ses grands-parents. La dédicace du texte , "À ma mère, ma lune dans le ciel" laisse, là aussi, pressentir un lien fort entre narration et vécu de l'auteure.

 

    Danilo   Et aussi les autres enfants, les "filles-de-sa-classe", les cousins de Sicile, et surtout Danilo, le premier amoureux, qui apparaît au chapitre 5 ("Emotions"), juste après le chapitre de la révélation de la maladie ("Angoisses"). Un portrait ébauché, d'une grande finesse.

 

 

 


 

 

 

       Une autre qualité de ce petit-grand livre, c'est la pertinence et la beauté des illustrations. Elles sont distribuées toutes les deux à trois pages, image en pleine page,  parfois sur deux pages, et même, au milieu du livre, un vrai cadeau, une illustration panoramique sur quatre pages qui se  cache sous deux pages à déplier. Vous pourrez consulter le site de Marcella BRANCAFORTE .

link

Sicilienne d'origine, comme Daniela VALENTE, elle donne des visages aux Ritratto.protagonistes, met l'accent, comme la narration, sur les yeux et les cheveux de la mère et de la fillette, sur un fond de collage multi-matériau  d'une belle couleur  qui me fait penser au chêne-liège, et évoque le côté "journal intime" de ce récit. Remarquable aussi la grande fresque qui met en scène l'expédition à la source, où je vois un rappel des dessins sur les vases grecs : ils font partie du patrimoine tant de la Calabre que de la Sicile.


        Il faudrait parler encore de la poésie du style de Daniela Valente, qui à la fois respecte profondément les mots et la pensée de cette fillette de huit ans, et réussit à créer une musique à laquelle sont sensibles tous les lecteurs, quel que soit leur âge; de l'usage discret mais fort qu'elle fait de quelques mots de dialecte sicilien; de la pertinence de la construction en ces douze chapitres au titre bref, qui aide le jeune lecteur mais balise aussi les moments-clé du récit, en un cycle de presque un an.


Une grande réussite, je le répète, à lire en direct, au-delà de ce que j'ai pu en dire.


MAMMA FARFALLA – texte de Daniela VALENTE – Illustrations de Marcella BRANCAFORTE – Edizioni Coccole e Caccole, collection "Storie copertina2.molto speciali" – 2012.  60 pages – 12,90 €

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Rédigé par lecturesitaliennes

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Publié le 13 Juin 2012

Le 23 mai 1992, le juge anti-mafia Giovanni Falcone, sa femme et les hommes de son escorte perdaient la vie dans un attentat à la bombe à la hauteur de Capacci, sur l'autoroute de Palerme à l'aéroport.  Et le 19 juillet de la même année, une autre bombe tuait le collègue et ami de Falcone,  Paolo Borsellino, devant son domicile à Palerme.

Ce mois de mai 2012, vingt ans après, l'Italie rappelait,  à travers manifestations, textes et colloques,  la mémoire de ces protagonistes essentiels de la lutte anti-mafia. En France, le quotidien Le Monde du 20 mai pouvait titrer :"Italie : le combat inachevé contre la Mafia".

 


Impossible de faire l'impasse sur cette réalité, y compris dans la "littérature de jeunesse". Mon intention n'est pas de vous donner ici une bibliographie sur le thème de la mafia (des mafias),  de nombreuses bibliothèques s'en sont chargées.  Mais il n'aura  échappé à  personne  que, cette année justement,  le prix Sorcières (Association des Librairies Spécialisées Jeunesse et Association des Bibliothécaires de France)  a été décerné,  dans  la catégorie "romans pour adolescents", à Silvana Gandolfi pour son livre L'Innocent de Palerme, traduit (particulièrement bien) de l'italien par Faustina Fiore, pour les éditions Les Grandes Personnes.  Le titre original – intraduisible tel quel -  étant "Io dentro gli spari", mot à mot "Moi au milieu des coups de feu".  Il fallait tout le talent de Silvana Gandolfi pour réussir un roman si remarquable sur un sujet si délicat.  Silvana Gandolfi étant déjà  autant reconnue en France qu'en Italie, il vous sera facile de le trouver et de vous en faire une idée.

 

 

 

 

 

couverture 3

Mon propos est plutôt de vous présenter  un petit roman  sur le sujet qui m'a particulièrement frappée par sa pertinence et sa beauté, "Essaie donc de l'expliquer à Nino",

 "E vallo a spiegare a Nino",  "  de Anselmo R oveda, illustré par Gianni De Conno – Edizioni Coccole e Caccole – 2011 -  13 €

 Nous retrouvons des noms  désormais  connus de vous   :

-           l'auteur, Anselmo Roveda,  qui a décidément plus d'une corde à son arc entre contes, romans historiques, poésies et recherches sur les traditions de sa région, la Ligurie.

-           L'éditeur, Còccole e Càccole, (les fameux "Câlins et Crottes de nez") présenté ici  en décembre 2011 pour le conte de Noël de Frédéric Mistral : Li Pastre, I Pastori.

I PASTORI, LI PASTRE de F.MISTRAL et Anselmo ROVEDA


 Et un illustrateur à la hauteur du projet : Gianni De Conno.

Mais  une chose après l'autre.


Vous avez entre les mains un petit volume de 14 cm sur 20,5 et  48 pages.  Format très maniable et économique, beau papier blanc, typographie claire et élégante,  illustrations pleine page.

Le protagoniste est justement Nino, sicilien,  neuf ans, fils de pêcheur,  qui, sur le chemin de l'école, passe chaque jour devant  "la maison  aux fenêtres closes",  et la grosse voiture noire, "qui ne bouge pas, avec toujours un autre homme au volant".  C'est par cette maison que la peur va entrer dans la vie de Nino, vie par ailleurs très "normale",  une famille normale, les copains,  le bateau de pêche du père , les mois d'école et les mois de vacances.

Nino est un garçon  observateur et qui veut comprendre d'où vient cette peur. Il va commencer à poser des questions " politiquement incorrectes" autour de lui sur cette maison énigmatique et son propriétaire dont il ne sait que le nom, Don Lucio. Et il se heurte à des réponses  pas claires du tout qui l'inquiètent d'autant plus. Mais il y a l'oncle Salvatore, et la grande sœur Elena. Et des évènements qui vont secouer la vie du village.

 

 

 

Anselmo Roveda nous fait entrer dans le quotidien de cette famille vraisemblable et très équilibrée : Enzo, le père, courageux, sensible, qui sait réfléchir; la mère Rosangela (la barque de pêche porte son nom), "avec un petit diamant sur le nez",  éducatrice ferme et oreille attentive ; la grande sœur, déjà au lycée, bonne élève, aux idées claires, qui explique bien des choses à son petit frère ; et aussi le frère du milieu,  qui déteste l'école et passe son temps sur sa console de jeux. Le portrait de chacun est fouillé.

Les personnages "secondaires"  ont tout autant de présence: l'oncle Salvatore qui  parle à Nino comme à un grand,  Fadhil, le tunisien qui travaille avec le père, et  partage son expérience de pêcheur avec le jeune garçon ; les frères Boussoufa  qui sont dans sa classe; la vieille dame de "la maison aux glycines" ; la défunte grand'mère Nonna Rosalia, et d'autres  encore.

 

 

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A travers  les peurs, les joies , la curiosité de Nino, le lecteur arrive, par cercles concentriques, à déchiffrer les non-dits de la vie du village, la puissance occulte de ce Don Lucio barricadé dans sa maison, puis la libération que représente l'ouverture de la maison,  réquisitionnée quand le mafieux est arrêté, pour en faire un centre social. L' incendie dont elle est victime une nuit ne réussira pas à briser l'élan du village. Et tous ces éléments( que l'auteur a tirés de faits réellement arrivés)  auront contribué, finalement, à  expliquer à Nino,  et à ses petits et grands camarades-lecteurs, certaines racines du phénomène mafieux.

 


La Sicile où se déroule cette histoire est évoquée sobrement : la mer , les champs tout autour du village avec leurs murs à sec et les chèvres qui broutent.  Mais ce sont les images de Gianni De Conno qui leur donnent vie.  Des images pleine page, donc,  parfois sur la double page, et même une fois, surprise, un panorama sur quatre pages  qui se déplient.   Les NINO-01-p9-cmykillustrations  jouent  sur la lumière, c'est elle qui dessine les formes et les visages : la couleur bleue se déploie dans toutes ses variations  -  la mer, le ciel, les ombres, les poissons du cauchemar et les fumées de l'incendie. Et aussi la terre méditerranéenne  nue, ou couverte d'orangers, mais sans exotisme aucun. 


 Gianni De Conno est   un illustrateur notoire, souvent primé de par le monde. (Vous trouverez son site dans les "liens", à droite de cette page). On se prend à regretter le petit format (pourtant admirablement utilisé) et à rêver à ces images dans  un album grand format, voir très grand format, comme les  Poèmes à la Lune qui ont été traduits et publiés en France par Casterman en 2010 ( Poesie alla Luna, Rizzoli, 2009)

La prose de Anselmo Roveda  (rappelez-vous Ocattaccati, le premier livre de ce blog OCATTACCATI de Anselmo ROVEDA ) se caractérise toujours par sa fluidité,  sa précision, sa puissance d'évocation, son humour quand c'est le moment.  Enfant  et  adulte la savoureront l'un et l'autre.

L'auteur a choisi de mettre chacun des sept chapitres de son histoire à l'enseigne de sept écrivains siciliens reconnus, avec sept citations très pertinentes.  Le lecteur enfant n'y prendra peut-être pas garde, mais le lecteur adulte, lui, entendra des échos et retournera à ces textes-sources. Et c'est un autre cadeau que nous fait Roveda.

 


Une dernière chose : la collection dont fait partie "E vallo a spiegare a Nino" se nomme SMS, soit "Storie Molto Speciali" : une collection de petits romans basés sur des faits de l'histoire contemporaine.  Avec, par exemple, un autre très beau texte de Roveda :  "Una partigiana di nome Tina".

 Mais ceci est une autre histoire…

 

 

E VALLO 2

 

 

   © Un grand merci aux éditeurs de Coccole e Caccole pour les images illustrant cet article.

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Publié le 30 Mai 2012

 

 

 

 

Nous ne pouvons que dire notre sympathie désemparée  à nos amis italiens si durement touchés par les tremblements de terre.

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