Publié le 14 Octobre 2015

        Ç'aurait été un petit livre parfait à glisser dans la valise des vacances. De format de poche, pas gros, il n'aurait pas effrayé votre 11-12 ans, lecteur, certes, mais pas trop téméraire. Le titre allait bien pour des vacances d'été: " L'isola di Arcangelo" : une île, la mer, l'aventure, vous ne preniez pas trop de risques. L'illustration de couverture vous avait intrigué(e) :  le haut d'un visage, coupé juste sous les yeux ( fille? garçon?), et le sommet de cette tête comme le sommet d'une montagne, abritant dans la broussaille des cheveux une maison, des pins parasols, des herbes hautes, et  un mouflon avec une corne cassée, en ombre chinoise presque. Francesco Fagnani sait éveiller la curiosité.

        Le titre résonnait dans votre mémoire, en réveillant un autre: L'isola di Arturo, bien sûr, de la grande Elsa Morante, devenu un classique depuis.  Le titre de Luisa MATTIA avait cependant une autre musicalité, beaucoup plus dynamique grâce aux deux accents toniques  sur l'avant-avant-dernière syllabe (eh oui, on compte les syllabes accentuées à partir de la fin). Ecoutez un peu: Lsola  di ArcAngelo (a-ndjélo – vous commencez à le savoir). Lsola  di ArcAngelo. Comme le début d'une musique.

Avant de le donner à lire, vous l'auriez lu, par scrupule, et alors… le coup de foudre!

        L'Isola di Arcangelo, c'est bien une histoire d'île, d'île dans la Méditerranée, mais pas du tout dans les clichés que l'on pourrait craindre – le soleil, la mer, les Robinsons…  L'incipit pourrait tromper: "La mer, Kate en connaissait bien la couleur". Mais voici que la mer  de référence, pour la  jeune protagoniste Kate, n'est en rien la Méditerranée, mais la mer des côtes de Norvège.  C'est la mer froide et tempétueuse.  Et le regard de Kate suffit pour nous détacher des clichés et nous faire entrer dans une histoire autre, bien que l'héroïne se trouve en effet sur un bateau qui la conduit, en compagnie de ses parents, vers une île méditerranéenne où ils viennent, non pas en vacances, mais pour y vivre et y travailler.

        Luisa Mattia tisse son histoire. Elle ne la brode pas, elle ne la tricote pas, non, elle la tisse,  en chapitres de trois à cinq-six pages, écrits en petites "unités" (et imprimés en caractères bien lisibles) qui en font une prose très nette et très rythmée, qui ne décourage pas à priori la lectrice ou le lecteur timides, et qui crée une musique vous emmenant dans l'histoire. À la fois une construction très rigoureuse et une prose très fluide. Et pour chaque chapitre, un incipit en caractères d'imprimerie qui "donne le la" de sa musique particulière.

L'ISOLA DI ARCANGELO de LUISA MATTIA

Nous faisons d'abord connaissance avec Kate et ses quatorze ans, la vie qu'elle a laissée en Norvège avec son premier amoureux; la mer et l'île vers laquelle ses parents l'emmènent. Puis c'est le tour de Gelo - curieux prénom, surnom en fait, puisque son vrai nom est Arcangelo, mais son caractère sauvage a fait qu'on n'a gardé que le "gel" de la fin. Ce n'est plus un enfant, c'est un "grand" qui s'est conquis une grande autonomie, son âge ne sera jamais précisé (mais la quatrième de couverture dit "quatorze" aussi). Gelo est né et vit dans l'île, où, une fois qu'il a aidé son père dans ses travaux de viticulture,  il est libre d'explorer le monde des montagnes, sa nature, ses animaux, qui le passionnent et qu'il dessine depuis qu'il est tout petit. Cette nature encore sauvage est sa vraie école, l'autre, il l'a abandonnée.

Et le livre nous offre les dessins de Gelo, des croquis au crayon très éloquents, un renard, des nuages, un aigle en pein vol, et surtout le héros de cette histoire, Le Roi, ce vieux mouflon solitaire et majestueux, à la corne cassée, qui apparaît et disparaît, et fascine Gelo, et bientôt Kate.

L'ISOLA DI ARCANGELO de LUISA MATTIA

         Un troisième jeune, Mathias, fils de chercheurs aussi, n'est visiblement pas à l'aise dans ce village, il voudrait impressionner Kate qui n'a aucune sympathie pour lui, et il envie la liberté de Gelo. C'est par lui que les évènements se précipiteront. S'il a beaucoup le rôle du "méchant", son portrait n'est cependant pas manichéen.

          Les parents de Kate et de Gelo sont bien esquissés, Autant le père photographe italien, sicilien, marié à une chercheuse en biologie marine allemande que le père viticulteur sur l'île et sa femme, qui a beaucoup compté sur son"'Archange" de fils et est totalement désemparée devant la supposée "folie" de ce fils qui veut, entre autre, "dessiner la voix de la montagne", et qui est si "asocial".

 

 

 

L'ISOLA DI ARCANGELO de LUISA MATTIA

          Ce livre est un hommage à la nature de l'île, l'île d'Elbe, nous apprend la dédicace : "À la beauté lumineuse de l'île d'Elbe, qui doit être préservée. Et aux bêtes. Toutes".

Et c'est en effet la forêt, sa végétation, ses odeurs, sa vie secrète qui réunit les deux jeunes protagonistes plus sûrement que la vie traditionnelle du village. Et comme un symbole de cette nature, la présence mystérieuse, silencieuse - sauf quand il y aura danger - du grand mouflon solitaire auquel sont dédiées des pages splendides. C'est lui le fil du récit, c'est par lui qu'arrivent les émotions les plus fortes, c'est lui l'enjeu du suspens, c'est lui l'ultime vision. Et l'illustratrice Marina Farsetti ne manque pas d'en donner un portrait convainquant dans l'un des "dessins de Gelo".

 

L'ISOLA DI ARCANGELO de LUISA MATTIA

          L'isola di Arcangelo est un livre à lire seul/e,  ou à partager à voix haute, à déguster phrase à phrase, et à laisser résonner longtemps encore, puis à reprendre. Un vrai trésor, dont il serait dommage de ne pas faire profiter les lecteurs qui ne sont pas italianistes.

 

Merci, Luisa MATTIA; et merci à l'éditrice Ulrike BEISLER, aussi pour les images qu'elle a bien voulu nous confier.

 

L'Isola di Arcangelo, de Luisa Mattia, couverture de Francesco FAGNANI, illustrations intérieures de Marina FARSETTI. BEISLER Editore.

13,5 x 21 cm; 95 pages; 13 euros.  A partir de 11 ans.     ISBN 978-88-7459-036-0

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Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #A VOIX HAUTE

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