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TÀPPARI et les chevaux de TESSÀRO... et de quelques autres...

Autour de l'exposition consacrée à Gek TESSÀRO, que vous a présentée le dernier article de Lectures Italiennes, différents artistes, auteures et auteurs se sont exprimés.

Dans le blog de nos amies Les Souris Qui Peignent - TOPIPITTORI- blog très riche qui mériterait de notre part des visites plus fréquentes - est paru, fin janvier, un texte du photographe et écrivain Massimiliano TÀPPARI qu'il nous a semblé intéressant de rendre accessible à celles et ceux qui ne lisent pas l'italien. Vous pouvez toutes et tous aller faire un tour sur le texte original, pour les illustrations tirées de carnets de croquis de Gek TESSÀRO exposés à Villa Dora.

 

          TÀPPARI joue sur des préfixes grecs que le français utilise aussi: d'une part IPO (hypo), contraire de IPER (hyper); et d'autre part IPPO (hippo- drome, par exemple). Si bien que l'ajout d'un P transforme Ipovedente (malvoyant), en ippovedente, "qui voit des chevaux...". Il choisit deux ippovedenti outre TESSÀRO: l'acteur irlandais Peter O'Toole, et le scuplteur toscan Marino Marini. De façon plaisante, il s'interroge sur les différentes formes d'expression de leur "hippomanie", et sur le rôle des mains, et sur la vocation d'artiste, et sur la réception des images...

ILS VOIENT DES CHEVAUX PARTOUT, LES HIPPOVOYANTS

par Massimiliano TÀPPARI.

Traduction Lectures Italiennes.

            L’acteur irlandais Peter O’Toole fréquenta dès son enfance les milieux préférés de son père : les pubs et les courses de chevaux. C’est là qu’il apprit à lire et à interpréter le monde. Son père avait un tel amour des hippodromes et des paris qu’à un certain moment il décida de déménager toute sa famille dans un appartement plus près des champs de courses. Certains avantages n’ont pas de prix.

              Par bonheur, ou peut-être pas, Peter O’Toole allait aussi dans une école religieuse. On raconte qu’un jour, la mère supérieure demanda aux bambins de faire un beau dessin de cheval. Tout le monde suivit les indications de la religieuse. Le petit Peter termina son dessin en un clin d’œil. Il savait bien, lui, comment c’est fait, un cheval. L’hippodrome était sa résidence secondaire, plus belle que la principale. La religieuse remarqua le petit qui était là, à se tourner les pouces, elle lui fit une caresse sur la tête et l’invita à enrichir son dessin de quelques détails supplémentaires. Il arrive que certains enseignants fassent dessiner les enfants dans le seul but d’avoir un moment de paix et de tranquillité. L’invitation à approfondir n’est liée qu’à cela.

           La religieuse revint voir comment l’élève O’Toole avait complété son dessin. À peine vit-elle les nouveaux détails qui enrichissaient le dessin qu’elle devint écarlate, desserra son bonnet et se mit à frapper l’enfant des deux mains. D’autres sœurs accoururent au bruit. Les enfants s’imaginaient que c’était pour bloquer la supérieure, et voilà qu’elles se mirent avec elle pour jeter l’enfant à terre et le battre tant et plus. C’était le souvenir que l’acteur adulte conservait.    

            Mais que diable s’était-il passé ? Le petit Peter avait dessiné un gros pénis à son cheval,  et du pénis coulait tant de pipi que la feuille blanche en était pleine. Pendant qu’on le maltraitait, Peter répétait comme un mantra : « J’ai dessiné ce que j’ai vu. J’ai dessiné ce que j’ai vu ».

          Chaque fois que je pense à l’épisode de Peter O’Toole, je me dis que Gek Tessaro aurait pu se trouver dans une situation analogue. Ce serait plausible, mais en réalité ça n’est pas arrivé. Gek aussi, depuis son enfance, savait dessiner de superbes chevaux. Ce talent naturel lui donnait une identité. La capacité de les dessiner était son arme de légitime défense, sa compensation, le sceau qui le caractérisait. « Le cheval est la première lettre de l’alphabet que j’aie apprise. La première rencontre importante de ma vie, après ma mère. Mais ta mère, tu ne la choisis pas, le cheval, si ».  L’enfant Gek avait un talent que les adultes ne possédaient pas.  S’il cassait un pot de fleurs de la voisine, il sonnait à sa porte et lui offrait l’un de ses chevaux. Et la voisine, pleine d’admiration, fondait et lui pardonnait immédiatement. Gek Tessaro, personne ne l’a jamais frappé à deux mains.

          Marino Marini aussi nourrissait une passion pour les chevaux. En 1951, il fait spécialement pour Peggy Guggenheim une sculpture en bronze, un cheval avec un cavalier en selle, doté d’un phallus en érection. Elle l’installa à l’entrée de son palais sur le Grand Canal à Venise. Peggy Guggenheim n’avait mis qu’une condition au sculpteur : le pénis devait être démontable pour pouvoir être enlevé quand venaient des hôtes susceptibles. Quand elle recevait des sœurs ou des prêtres, ou que passaient sur le canal des cortèges religieux, Peggy le dévissait et le cachait. C’était une femme du monde et elle savait comment s’adapter aux situations. Un jour, de but en blanc, le pénis disparut et madame Guggenheim accusa le poète Gregory Corso de l'avoir volé. Furieuse, elle envoya un télégramme à Marino Marini : « Pénis volé – stop – prière de m’en envoyer un nouveau ». 

          Quand j’étais jeune étudiant, je visitai la Collection Guggenheim. Connaissant l’histoire du cavalier, je m’approchai avec circonspection de la sculpture de Marino Marini, et attendis que les visiteurs entrent dans le musée.  Resté seul, j’attrapai le pénis du cavalier, curieux de comprendre comment on pouvait le dévisser. Un gardien me prit sur le fait et, s’approchant, me murmura : « On l’a soudé ».  Ce qui me fit comprendre la nécessité d’être toujours au courant de l’état de l’art.

          Une fois grand, Peter O’Toole entreprit sa carrière d’acteur, même s’il avait rêvé de devenir journaliste. Son premier rôle fut celui d’un paysan, dans une pièce de Tchekhov.  Son rôle, de tout le spectacle, consistait en une phrase de six mots et une virgule : « Docteur Ostroff, les chevaux sont arrivés ». Il y alla de tout son cœur, étudia la posture, se soumit à un long maquillage. Quand il arriva sur scène, il sentit distinctement le public réagir à sa présence, et, fixant intensément le docteur Ostroff, il prononça la réplique fatidique : « Docteur chevaux, les Ostroff sont arrivés ». Les hippovoyants voient des chevaux partout.

          Souvent, quand nous étions enfants, on nous demandait ce que nous voulions faire quand nous serions grands. Presque personne n’a réalisé son objectif. Parfois parce que c’était impossible, plus souvent parce que, entretemps, le désir avait changé. Dans tous les cas, nous avons tous, comme adultes, abandonné nos activités d’enfants. Qui d’entre nous joue encore aux petites autos, aux Lego, à la poupée ? Personne. Personne, sauf les illustrateurs qui n’ont jamais cessé de faire ce qu’ils faisaient à l’âge de trois ans, quand ils traçaient des dessins dans la purée  avec leur petite cuillère ou avec un doigt sur un fauteuil de velours. L’illustrateur, quand il était petit, voulait être un enfant quand il serait grand.

          Dans un des livres illustrés que j’avais dans mon enfance, on faisait l’éloge du cheval. L’auteur commençait par chanter sa beauté, il continuait par ses dons, et il terminait, contre toute attente, en attirant l’attention du lecteur sur sa bonté. Bon à manger, naturellement. Je me rappelle en particulier que, comme le terme cheval revenait souvent dans le texte, à un certain moment l’auteur l’appelait « le sympathique quadrupède ».

          Peter O’Toole avait une capacité innée : il savait écrire à l’envers, de droite à gauche, en utilisant l’alphabet spéculaire. Il rédigeait des textes qui pouvaient être lus idéalement dans un miroir. Et il était fier d’avoir gardé une main gauche longue et blanche comme un lys, malgré les coups de baguette des sœurs qui vinrent à bout de sa nature de gaucher. Sur sa main droite, par contre, on pouvait compter quelque 40 cicatrices sur la paume et les jointures, en plus du petit doigt déformé. Sa main droite était son instrument de violence, le poing pour frapper ses adversaires.

          Gek Tessaro lui aussi dessine à l’envers, et il est si fier de ses mains qu’il a donné à chacune un prénom. La droite s’appelle Priscilla, et la gauche Gourdoulou (comme la châtelaine et l’écuyer du Chevalier inexistant de Italo Calvino). « Priscilla a moins d’imagination, elle se laisse commander, elle fait ce que je lui dis, elle exécute sans se rebeller. Gourdoulou est imprévisible, un peu immature, et donc plus intéressante, ses faux pas sont plus curieux, ses incertitudes me surprennent et me suggèrent de nouvelles voies, d’autres solutions que Priscilla, méticuleuse comme elle est, ne se permettrait pas d’entreprendre ».

          Gek dessine des deux mains : à l’opposé de ce qui a guidé des générations d’enseignants dans le passé, obliger les enfants gauchers à se servir de la main droite. Il s’est exercé jusqu’à ce qu’il réussisse à utiliser ses deux mains, chacune avec sa spécificité. Aujourd’hui, il est ambidextre – même si on ne comprend pas bien pourquoi on ne pourrait pas dire tout aussi correctement ambisénestre.

         Un jour, j’ai demandé à Gek Tessaro ce qu’il aimait le plus dessiner, et il a répondu sans hésiter : « après les femmes, les chevaux. Comme les femmes, je n’arrive pas à les dessiner parce qu’elles ne sont jamais immobiles, elles bougent tout le temps, alors je dessine les chevaux. En réalité, les chevaux aussi bougent beaucoup, ça doit être pour ça que je les fais toujours si tordus ».

          Sa réponse m’a suggéré de regarder ses collages différemment. J’ai clos à moitié mes paupières, j’ai estompé les contours de chaque morceau, et dans la queue d’un cheval j’ai vu une chevelure féminine, dans la pointe du jarret un nez, dans le panache deux lèvres. Dans un cheval, c’est l’univers entier qui peut se révéler.

                

          Avec un collage, personne ne sait ce qu’il en sortira, en fin de comptes. Le dernier à le savoir est l’illustrateur lui-même, qui peint et découpe chaque morceau, et se régale de la surprise que lui réservera l’assemblage final. Mais toute combinaison reste ouverte et possible dans le regard du lecteur. La réalité elle-même est un collage. Nos opinions sont filles de la façon dont nous assemblons les morceaux. Il suffit d’un souffle de vent ou de deux gouttes d’eau pour tout bouleverser et tout recommencer.

 

 

 

 

 

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