La Canzone di Federico e Bianchina : pour fêter la Befana.

Publié le 4 Janvier 2020

          Non seulement 2020 est arrivé, mais nous voici quasiment à l’Épiphanie, la Befana, comme vous le savez désormais, qui est le 6 janvier, toujours. Même si le Père Noël de la mondialisation l'a un peu détrônée,  la Befana reste, en Italie, fêtée le 6 janvier, jour férié.

          Nous sommes en hiver ( vous avez dit "hiver"?)), et l'album que je vous propose semble nous projeter vers le printemps. Jugez plutôt:

Ces fleurs de pommier vont peut-être faire revenir en mémoire aux moins jeunes d'entre vous la chansonnette qui a bercé les ondes radiophoniques dans les années... '50 :  Cerisier rose et pommier blanc...

C'est une fausse route totale. Et la couverture laisse entier le plaisir de découvrir ce que raconte cette canzone di Federico e BianchinaLa chanson de Federico et Bianchina.

Il y a bien un Federico et une Bianchina, promis en mariage par leurs parents. Mais ce sont des enfants, ils ont 5 et 4 ans.  Et la Canzone, la Chanson écrite par Bianca PITZORNO est à entendre comme un de ces poèmes médiévaux que les troubadours provençaux avaient fait connaître, entre autres lieux, en Italie.

          Ouvrons plutôt le livre ( un grand album relié de 23 x 1 x 28 cm). Sautons, dans un premier temps, les cinq pages d'introduction, et entrons directement dans l'histoire:  sur une double page, cinq vers, qui, avec leur simplicité et leur grande musicalité, et la simplicité épurée du dessin ( de la peinture)  qui occupe la double-page, créent d'emblée une atmosphère intemporelle et très palpable. Nous sommes dans la ville de Gênes (GEnova, le dynamisme de son accent tonique), que le mistral ( il maestrale, le prince des vents, celui qui mène la navigation en Méditerranée)) fait chanter comme un orgue par ses hautes rues étroites, et ce mistral est le souffle (il respiro) de la mer. L'album, au-delà, à travers l’histoire racontée,  est une ode à la ville, et au vent et à la mer qui la baignent.

Et dès ces deux premières pages, on est frappé par l'adéquation de l'illustration au texte.

Sonia MariaLuce POSSENTINI  qui en est l'auteure, confirme dans une interview que la difficulté  et l'intérêt du travail d'illustration de cette Canzone ont été la représentation du vent dans une ville que, par ailleurs, elle connaît bien.

          Sur la double-page suivante, voici Federico, qui descend en courant, presque en volant, dans ce vent, le long d'une des ruelles raides de la vieille ville. Léger comme un oiseau, et le cœur incroyablement léger de bonheur.

L'image est toute en nuances de bleus et de blancs. Le vêtement de Federico est bordé d'hermine, ce n'est pas un gamin quelconque. Et voilà l'oiseau, déjà présent sur la couverture, qui va suivre le destin des deux enfants.

            La Canzone se développe en douze strophes, la dernière  reprenant la première; les neuf strophes du récit ont sept vers chacune; l'avant-dernière, qui conclut le destin de Federico et Bianchina, en a huit. Elle reprend des termes du début, elle joint les deux terres où se déroule l'histoire, Genova, donc, et la Sardaigne dont je ne vous ai pas encore parlé, "isola selvaggia / persa tra mare e cielo" dit la chanson ("île sauvage perdue entre ciel et mer", vous l'aviez compris). L'enfant qui devait être roi de ce "regno lontano" tient dans sa tendre main un sceptre funèbre d'asphodèle: Ma nella tenera mano / stringe un funebre scettro d'asfodelo.  Porté, dans l'illustration de mer et de ciel très délicats, par l'oiseau qui est là dès la couverture, noir, et non blanc comme les mouettes du ciel de Cagliari (voir Sotto le ali del vento).  La fin est triste, mais reste ouverte sur l'espace, la mer, le vent.

              Aussi bien la reprise finale de la strophe initiale est-elle illustrée, cette fois, "hors les murs", la ville étant symbolisée par le phare de la Lanterna, et un palais qui évoque le Palazzo Principe. Genova résiste à l'assaut de la tempête, et les mouettes, cette fois, jouent dans le maestrale. Aujourd'hui comme alors...

 

          Et Bianchina? Elle dort, d'abord, dans le Palais Ducal où elle habite, protégée du vent par les fenêtres fermées (mais l'illustratrice fait entrer la lune au-dessus du sommeil de la fillette).  Elle rêve à cet amoureux, enfant comme elle, venu, poussé par les vents, lui offrir en gage un rameau de pommier fleuri.  Rameau que, dans son rêve, elle plante et qui devient un pommier chargé de fruits vermeils.

Dans les deux planches d'illustration de ces deux strophes apparaît la couleur rouge : rouge la robe de Bianchina, comme les pommes de l'arbre "rosseggiante di frutti / nell'aria serotina" - avec ces deux mots "savants", qui pourtant se laissent comprendre, "rougeoyant de fruits / dans l'air du soir "- combien plus plate la traduction...., et qui sont le signe que la poésie, pour les enfants ou pas, a besoin des richesses du vocabulaire.

          Ce rouge, devenu plus pourpre, va envahir l'image suivante comme un rideau de théâtre, pour dévoiler/cacher l'explication qui réunit les deux enfants. C'est une question politique entre le Doge et "l'ambassadeur", celui de la terre lointaine d'où vient Federico, donc.  Il y a une cassette d'or d'échangée. On comprend avec la strophe suivante: "I grandi hanno deciso: / Federico e Bianchina si dovranno sposare / appena non saranno più bambini".

          Le mariage ne se fera pas, car si Bianchina grandit "Signora di campagne e di frutteti", - régissant des terres et des vergers - Federico, lui n'aura jamais l'âge de se marier. La faute au vent qui, dans le ciel de Genova, souffle en tempête?

 

L'histoire est terminée, mais pas le livre. Vous vous rappelez que nous avons "sauté" les cinq pages d'introduction, où Bianca Pitzorno nous raconte que "c'est une histoire vraie", réellement advenue à Gênes en 1382, et documentée par les Archives de la ville.

           Revoilà la Bianca Pitzorno "traductrice" de Boccace,  fine connaisseuse du Moyen-Âge méditerranéen, historienne et chercheuse, qui, en quelques paragraphes clairs et précis, donne un panorama des relations politiques dans le monde méditerranéen où s'inscrit l'histoire du mariage conçu, en 1382,  par la princesse sarde Eleonora d'Arborea, mariée à un noble génois Brancaleone Doria, entre leur fils unique, Federico, et une des filles du Doge de Gênes alors au pouvoir, Bianchina, justement.

Et elle conclut en évoquant "les scribes et les chanceliers" qui ont scrupuleusement noté et conservé dans les archives ces témoignages. Et son rôle à elle, qui a trouvé, lu, puis "fantasticato", laissé jouer son imagination "sur le destin des deux petits fiancés".

 

Esquisse de Sonia Maria Luce Possentini pour la Canzone, tirée du diaporama de Andersen

(ou comment l'illustratrice a, elle aussi, fantasticato sur la Canzone)

            Enfin, cinq autres pages précieuses, à la fin, racontant (Bianca Pitzorno insiste souvent sur le fait qu'elle est une conteuse) "come nasce una canzone", la naissance d'une chanson.

C'est un texte précieux et attachant, plein d'enseignements sans être platement didactique. On y suit l'auteure, en 1982 (ce que sont les coïncidences de dates...), dans un de ses voyages à Gênes, étape obligée, pour une Sarde (mais vous ai-je dit que Bianca Pitzorno est sarde, de Sassari, l'autre capitale de la Sardaigne?) quand elle se rend "sur le continent" ou quand, comme ce jour-là,  elle revient vers sa terre natale de Milan où elle vit et travaille.  Elle évoque les voyages de sa jeunesse d'étudiante, puis celui, traditionnel, que son père offrait à sa famille chaque automne quand elle était petite. Les années Cinquante, encore. Des images que les jeunes d'aujourd'hui n'imaginent pas si on ne le leur raconte pas.

Elle parle de ses recherches sur la vie de Eleonora d'Arborea, justement, dont est né un livre pour adultes que je vous recommande chaudement (malheureusement pas traduit en français):  Vita di Eleonora d'Arborea, publié en 1984 par Mondadori, qui a eu l'heureuse idée de le republier en 2018.  Ou comment un auteur-chercheur peut reconstituer, après des recherches d'archives très poussées, quand ces archives ont de grandes lacunes, la vie d'un personnage historique en se permettant de "fantasticare", justement. Il en découle un roman passionnant de bout en bout - Fin de la parenthèse, mais, comme nous le disions, ce sont ces recherches qui sont à l'origine de notre album d'aujourd'hui.

Sa façon de raconter les documents d'archives et ce qu'on peut en tirer, et comment, a de quoi, je trouve, éveiller des vocations chez de jeunes lecteurs - garçons et filles - un peu plus grands que ceux qui goûteront l'histoire dès huit ans.

Et puis LA rencontre du petit garçon, du gamin des "caruggi", les ruelles étroites du centre historique de Gênes, qui, par ce jour venteux de 1982, descendait en courant en s'appuyant sur le vent. "Cela vous semblera bizarre, mais après six bons siècles, je le reconnus. C'était Federico qui, après être allé au port admirer les navires venus de loin(...) rentrait chez lui en courant, sans se soucier des réprimandes qui l'attendaient pour son retard.

........  Il n'avait pas encore tourné le coin que le vent se transforma en paroles et me suggéra les strophes de cette chanson"

N'est-ce pas là un beau cadeau de nouvelle année? Merci, Bianca! Merci Sonia MariaLuce!

 

LA CANZONE DI FEDERICO E BIANCHINA,

texte de Bianca PITZORNO, illustrations de Sonia MariaLuce POSSENTINI

Editeur Mondadori, collection Leggere le figure, septembre 2018

50 pages, relié, 17€ .

à partir de 8 ans.         EAN: 9788804705727

 

 

QUELQUES ÉLÉMENTS SUPPLÉMENTAIRES:

  • Un article du quotidien  génois IL SECOLO XIX, qui contient aussi deux vidéos d'interview de l'auteure et de l'illustratrice.
  • Le site de l'illustratrice , d'une grande richesse. Vous ai-je dit que Sonia MariaLuce Possentini a reçu, en 2017, le Prix Andersen de meilleure illustratrice, avec la motivation suivante:" Parce qu'elle est devenue, avec rigueur et ténacité, une des voix les plus hautes et les plus intéressantes de notre illustration. Pour une production toujours sous le signe de la qualité et de l'originalité. Pour son trait souple et raffiné, qui sait constamment entrer en relation avec le texte" ? Voilà  un oubli de réparé.
  • Je regrette encore et toujours que Bianca Pitzorno ait été obligée de fermer son site personnel : il contenait des trésors de documents sur son œuvre. Si vous fréquentez Facebook,  vous êtes sauvés (ou sauvées).
  • La Canzone a été mise en musique par le chanteur Giovanni Caviezel. Ici, sur les pages du livre , là sur des images d'une présentation de l'album

 

 

BONNE ANNÉE 2020

 

Rédigé par lecturesitaliennes

Publié dans #POESIE

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